La crise économique qui frappe le secteur de la presse depuis deux ans n'épargne pas les titres les plus renommés. A la mi-juin, le groupe «Le Monde» (qui chapeaute le quotidien homonyme et détient des participations dans des filiales naturelles -imprimerie, Internet, etc.- mais aussi dans d'autres publications comme «Courrier international» ou «Midi libre») faisait ainsi état d'un déficit net de 17 millions d'euros en 2002 pour un chiffre d'affaires de 435,9 millions d'euros.

Des pertes substantielles donc, d'autant plus inquiétantes qu'elles s'ajoutent à celles de l'année précédente (qui s'élevaient déjà à 14 millions d'euros), et que les perspectives pour 2003 ne sont guère plus réjouissantes. Le Syndicat national des journalistes évoque par exemple un trou pour l'exercice en cours supérieur aux 11 millions de déficit déjà prévus. Si ce scénario se confirme, l'entreprise de presse, qui n'a pas souhaité réagir, aurait ainsi perdu plus de 40 millions d'euros en trois ans à peine.

Du coup, même si le reflux du marché publicitaire, par essence difficilement maîtrisable, explique en bonne partie ces contre-performances (Alain Minc, président du conseil de surveillance du «Monde», précisait mardi dans les colonnes du «Figaro» que le journal a perdu 35 pc de ses recettes publicitaires en deux ans), certains en viennent à s'interroger sur la stratégie de développement menée par Jean-Marie Colombani, président du directoire, qui consiste à bâtir un groupe de presse indépendant composé à la fois de titres de la presse nationale, de la presse régionale et de la presse magazine. Autrement dit, en devenant l'actionnaire majoritaire du «Midi libre» en 2000, en prenant ensuite 30 pc dans Les Publications de la Vie catholique (qui éditent notamment «Télérama»), le quotidien parisien n'a-t-il pas présumé de ses forces? Et surtout péché par excès d'optimisme quant à l'évolution de la conjoncture économique?

Un manque d'anticipation

C'est en tout cas la question que se pose Jean-Marie Charon, sociologue des médias et chercheur au CNRS. «Un quotidien comme «Le Monde», qui s'appuie sur une rédaction forte, nous explique-t-il, a par définition des coûts fixes élevés. Il est donc fragilisé lorsque les rentrées publicitaires s'effritent. Pour éviter d'en pâtir, il a donc besoin d'activités complémentaires qui épousent des cycles économiques différents et qui n'ont pas besoin de liquidités au même moment. Or, le quotidien national a fait l'inverse. Il a procédé à des achats dans des publications qui subissent en même temps que lui les fluctuations du marché publicitaire et dont certaines, en dépit d'accointances évidentes en terme de contenu, ont besoin d'être refinancées. Je songe en particulier à «Courrier international».»

Le sociologue estime en outre que le quotidien a tardé à réduire ses coûts de structure. «Contrairement à d'autres grands journaux européens, poursuit-il, «Le Monde» n'a pas pris les devants quand la conjoncture était meilleure, de peur de se mettre le Syndicat du Livre (SDL) à dos.»

Comment la direction du groupe, qui prétend viser l'équilibre d'exploitation en 2003 (alors qu'il affiche un solde négatif de 1,5 million d'euros en 2002) et un large bénéfice en 2004 - «sauf cataclysme économique», précise Alain Minc-, compte-t-elle se sortir de ce mauvais pas? Par une cession d'actifs? «Il est hors de question de céder quoi que ce soit d'essentiel», martèle le président du conseil de surveillance, qui précise que le «périmètre actuel du «Monde» est acceptable en l'état». Seules des cessions mineures, comme la sortie du quotidien suisse «Le Temps», sont donc au programme. Par une entrée en bourse alors? Non plus. Envisagée un moment, elle a été reportée sine die, la valeur de l'entreprise étant jugée trop faible actuellement. De fait, si les détenteurs d'obligations remboursables en actions (ORA), qui ont apporté les 62 millions d'euros nécessaires à l'essor du groupe, devaient convertir leurs titres aujourd'hui, ils prendraient automatiquement 40 pc du capital (contre 25pc seulement il y a deux ans). Une perspective qui n'enchante pas vraiment le tandem Minc-Colombani.

Puisqu'il semble impossible de dégager de nouvelles marges, c'est donc essentiellement du côté des coûts que le quotidien va devoir agir. Avec le risque, selon Jean-Marie Charon, de toucher à la rédaction, et donc d'affaiblir le contenu, ce qui serait une grave erreur à ses yeux. «Un danger qu'on ne peut toutefois écarter, car c'est plus facile de rogner sur ce poste, en ne remplaçant pas les journalistes sur le départ, en n'embauchant plus, etc. que de s'attaquer aux fonctions techniques, et ainsi de se heurter au puissant SDL, prompt à agiter la menace d'une grève.»

C'est clair, «Le Monde» va devoir procéder à des arbitrages délicats dans les mois à venir.

© La Libre Belgique 2003