Trouver de nouvelles formes de narration est un des enjeux essentiels de notre travail", a rappelé Fabrice Puchault, responsable des documentaires à France 2, dans un des ateliers de réflexion du Festival des quatre écrans. Afin de répondre au défi lancé par la révolution numérique, la chaîne expérimente. Prochainement, un documentaire d'un genre particulier sera proposé en 2e partie de soirée : "Quand la France s'embrase", de David Dufresne et Christophe Bouquet. Bel exemple de convergence des écrans, ce documentaire, consacré aux émeutes de l'automne 2005 dans les banlieues françaises et aux manifestations anti-CPE de 2006, est, entre autres, nourri d'archives amateurs, récupérées sur Internet, témoignant notamment de l'émergence de l'événement côté émeutiers. Alors que la plupart des images officielles ont été tournées du côté des autorités.

Ce matériau a évidemment été utilisé par les réalisateurs avec une grande prudence. "Ils sont entrés en contact avec ceux qui avaient produit ces images pour analyser leur véracité, comprendre dans quelles conditions et pourquoi elles avaient été prises. Elles ont été intégrées dans le documentaire en précisant bien leur source. Au-delà de la validation de ces images, il convenait de ne pas les trahir, de ne pas les instrumentaliser au service d'un propos. Il faut sortir de l'illusion narrative entretenue par le Net que l'image trouvée par terre aurait automatiquement valeur de vérité", insiste Puchault.

Surenchère

Cet exemple illustre toute l'ambiguïté de notre relation à l'outil virtuel. "Les esprits se sont formés dans une convivialité permanente avec l'image. Nous n'avons jamais eu autant de moyens à disposition, on peut faire des choses géniales sur Internet en produisant tout à la maison. C'est une révolution, on gagne en indépendance, mais cette liberté de ton dépend de l'utilisation qu'on en fait", estime Daniel Kapelian, auteur et producteur indépendant de produits multimédia.

"On propose le meilleur et le pire sur Internet. Dailymotion entraîne une surenchère dans le sensationnalisme, mais il va y avoir des logiques de régulation, parce qu'à la longue, on va se fatiguer", assure le Belge Marc Lits, directeur de l'Observatoire du récit médiatique. Il prend, lui, l'exemple du vrai/faux journal "Bye, bye, Belgium", événement aussitôt relayé sur le Web et les mobiles, ou de cette image drôle de Sarkozy au sortir d'un sommet européen, qui a fait le tour de la communauté Internet. "Lorsque l'on écrit ou parle aujourd'hui, il faut avoir conscience de cette conséquence potentielle", affirme-t-il.

Kapelian prétend, par ailleurs, qu'une hiérarchie subsiste entre les écrans. Dans l'ordre : le ciné, la télé, Internet puis le mobile. "La plupart de mes étudiants rêvent de travailler pour le cinéma. Et de toute façon, avant de penser en termes d'écran, la première question à se poser, c'est d'abord ce que vous voulez dire, pour quel public !", défend la réalisatrice et productrice Ulrike Franke. On en revient à la question du sens qu'il convient de donner à ces multiples tuyaux pour éviter que le contenant ne prenne le pas sur le contenu. "Ce sont des médias numériques encore à construire qui transformeront en oeuvres les flux", résume Olivier Bomsel, ingénieur civil des Mines et économiste, qui donne l'exemple des journaux qui modèrent les chats sous leur label. Quoi qu'il en soit, "les créateurs, selon Marc Lits, ne pourront que migrer d'un support à l'autre. On est entré dans une logique d'hybridation. La notion d'oeuvre homogène est périmée".