L’émission très spéciale de la RTBF du 13 décembre 2006 restera gravée dans la mémoire collective belge, chacun se souvenant où il était en cette soirée placée sous le signe du surréalisme. Ce soir-là sur La une, Jean-Claude Defossé présente le sommaire de “Questions à la une”. Bientôt interrompu par une mire colorée et un carton : “Ceci n’est peut-être pas une fiction”. On découvre alors François De Brigode en train de se faire maquiller. “Attention François ! Générique, c’est parti !” Le présentateur du JT de la RTBF prend l’antenne : “Bonsoir à tous. L’heure est grave, excusez-nous pour cette interruption. A événement exceptionnel, moment exceptionnel. Nous devons interrompre “Questions à la une” pour vous présenter une page très spéciale du journal télévisé. La Flandre va proclamer unilatéralement son indépendance. Vous l’avez compris, le moment est important. En clair, la Belgique en tant que telle n’existerait plus…”

Durant une demi-heure, une bonne partie du public va être en état de choc. Et ce malgré les nombreuses balises : les bandeaux “Ceci n’est peut-être pas une fiction” et “Emission spéciale”, le logo de “Tout ça”, le contenu surréaliste des reportages, les anachronismes évidents… Pourquoi les téléspectateurs (ils ont été jusqu’à 700 000 devant la RTBF ce soir-là) ont cru à ce canular digne de l’adaptation radiophonique de “La guerre des mondes” par Orson Welles en 1938 ? C’est l’une des questions que pose Serge Schick dans “Le jour où la Belgique a disparu”, ouvrage publié à l’occasion du 5e anniversaire de l’émission. On peut gloser sur le poids des images, le cadre sacré du JT… Reste que “Bye Bye Belgium” a été un électrochoc. Car si jusqu’alors les Belges francophones refusaient même d’envisager l’idée d’une scission de la Belgique, le fait qu’ils y aient cru les a obligés à prendre en compte cette possibilité…

Directeur délégué à l’enseignement supérieur, la recherche et la formation à l’Institut national de l’audiovisuel français (Ina), Serge Schick ne cache pas sa fascination pour l’initiative de la RTBF, impensable en France et ailleurs. S’adressant d’abord à un public français, il replace d’abord “Bye Bye Belgium” dans le contexte historique, politique et médiatique belge (tressant au passage des couronnes de lauriers à la RTBF). Avant de plonger dans le vif du sujet.

Et l’auteur de retracer la genèse du projet secret “Karine et Rebecca”, dont la préparation par Philippe Dutilleul et l’équipe de “Tout ça ne nous rendra pas le Congo” s’est étalée d’avril 2004 à début 2006. Où l’on apprend que c’est grâce aux économies liées à la suppression du Grand Prix de F1 de Francorchamps qu’un budget (150 000 €) a pu être libéré. Où l’on découvre que si l’équipe de “Tout ça” savait le tremblement de terre qu’allait provoquer “Bye Bye Belgium” (leur idée était même de carrément interrompre le JT !), d’autres n’en ont pris conscience qu’au moment de la diffusion. Le récit détaillé qu’en fait Schick, depuis le plateau du JT, la régie ou la cafétéria de la RTBF, est passionnant. On voit la tension monter minute après minute. Mais c’est le jeudi 14 décembre qui sera le plus violent. Jean-Paul Philippot et les siens se retrouveront en pleine tempête politique et médiatique !

Avec le double recul, temporel et culturel, Schick tranche. Sans éluder les questions déontologiques posées par cette expérience télévisuelle unique, les divisions au sein de la rédaction de la RTBF, il ne cache pas son admiration pour un service public qui aura osé jouer la carte de l’imagination pour poser une question capitale. Passée l’émotion immédiate, l’avenir a d’ailleurs montré que “Bye Bye Belgium” n’a fait qu’être en avance de quelques mois. Bientôt, avec les crises politiques de 2007 et 2010, la réalité rejoindrait la fiction…

Serge Schick. “Le jour où la Belgique a disparu”, éd. La Muette/Ina (144 pp., 16 €).

© La Libre Belgique 2012