Dans un secteur en crise, se multiplient des revues à haute valeur ajoutée. Face à l’instantanéité, elles opposent les mots "distance" et "recul". Qu’elles s’intitulent "XXI", "6 mois" ou "Long Cours", elles revendiquent un point de vue, privilégient la qualité à la quantité. Vierges de publicités, distribués en librairie, ces objets journalistiques non identifiés naviguent à la frontière du journalisme et de la littérature. Ces "mooks" (contraction de magazine et de "book") s’approchent du format "beau livre" grâce à plus de 200 pages de BD, de caricatures, de photographies, d’illustrations.

Un marché belge, timide mais rebelle

Fin 2013, 40 auteurs belges s’inspirent de "XXI" et lancent "24h01". " Mille exemplaires avaient été imprimés , indique le directeur de la publication, Olivier Hauglustaine. On a dû en réimprimer deux mille ". Vendu au numéro, "24h01" publiera sa 3e pièce fin novembre. Distribuée à 3 800 exemplaires, puis 2 500, la revue "a vu ses ventes diminuer mais on espère inverser la tendance avec ce 3e numéro. D’autant que nous avons lancé des fiches pédagogiques pour les écoles. […] 5 000 exemplaires sont nécessaires pour atteindre l’équilibre. Les collaborateurs sont rémunérés mais ce n’est pas encore suffisant".

A titre de comparaison, après six ans d’existence, "XXI" se vend à 50 000 exemplaires en France. Avec "6 mois", son équivalent 100 % photo, "XXI" a généré un bénéfice de 450 000 euros en 2012, pour un chiffre d’affaires de six millions d’euros sans aucune subvention. Depuis, une trentaine de revues similaires sont nées en France et inondent le marché belge particulièrement "perméable aux publications françaises ", indique Jean-François Dumont, secrétaire général adjoint de l’Association des journalistes professionnels (lire l’entretien ci-contre). " Le marché belge est étroit, reconnaît Olivier Hauglustaine. Mais on est allé trop loin pour s’arrêter en si bon chemin ".

"Médor", un deuxième mook belge

En matière d’investissement, mieux vaut donc être prudent. C’est le choix qu’a réalisé une équipe de 17 journalistes, photographes, illustrateurs, professionnels de la communication, graphistes et développeurs. Leur projet de "mook" belge, "Médor", ne paraîtra qu’une fois les fonds réunis, probablement en septembre 2015.

Sa particularité ? Le "deep journalism" - et non le "slow journalism", jusqu’à présent revendiqué. Le média, constitué en coopérative de lecteurs, entend garantir l’utilisation de logiciels libres, une prise de décision collective, une rédaction en chef tournante et une rémunération décente.

Objectif ? Réunir 226 452 euros pour réaliser quatre trimestriels de 128 pages chacun. Soit 3 800 pré-abonnements annuels. " Si Médor ne voit pas le jour, les lecteurs qui ont souscrit à un abonnement seront remboursé s", indique l’une des chevilles ouvrières du projet, le journaliste Olivier Bailly. Six pages de pub complèteront le financement de leur " coût vérité ".

La coopérative, à finalité sociale, n’a pas l’intention de " réaliser des bénéfices ". Soutenue par Bernard Stiegler, David Van Reybrouck, Denis Robert, François Damiens, "Médor" " mettra plus l’accent sur le journalisme que sur l’auteur, travaillera plus sur les pièces à conviction que les avis , reprend Olivier Bailly. L’entreprise, lauréate du Prix de l’innovation sociale, a déjà réuni près de 40 000 euros en un mois.

https ://medor.coop/



3 questions à Jean-François Dumont

Il est secrétaire général adjoint de l’Association des journalistes professionnels (AJP).

Pourquoi les mooks ont-ils plus de mal à s’installer en Belgique qu’en France ?

Les coûts fixes sont plus ou moins les mêmes pour faire un mook en France ou en Belgique mais le marché belge est réduit à quatre millions de francophones alors que la France compte 50 millions de clients potentiels. C’est une question de taille de marché mais également de chronologie. Les Belges arrivent avec un temps de retard sur les Français et on sait que le marché francophone belge est très perméable aux publications françaises. Dès l’instant où, il y a plusieurs années déjà, le mook "XXI", français, ouvre la voie et connaît le succès qu’il connaît malgré son prix élevé et son rythme plus lent, il trouve son public non seulement en France mais également en Belgique. En plus, dans la foulée de "XXI", il y a eu d’autres mooks. Le marché n’est pas extensible à l’infini. Le risque, c’est qu’il y ait trop de mooks et qu’ils se nuisent l’un l’autre.

Les Belges préféreraient lire la presse française ?

Je ne sais pas s’ils préfèrent lire la presse française mais ils sont attirés par la qualité que les Français ont donnée à "XXI", grâce notamment à des sujets qui font partie de notre environnement, où on peut trouver une grande satisfaction quand bien même c’est français. Les mooks français ont eu l’intelligence de présenter des sujets hors Hexagone, non typiquement français, pour intéresser le public belge. Même si je crois que c’est plus une question de moyens et de qualité que de choix de sujets. Et quand "Médor" annonce qu’il sera très belgo-belge, il faut espérer que ce soit une belgitude associée à la qualité et au niveau d’exigence des mooks français.

Y a-t-il assez de place pour deux mooks en Belgique ?

Non. Clairement. Sauf si "Médor" vient avec un projet à ce point éloigné, dans son contenu, de ce que propose déjà "24h01", ça pourrait être différent. D’autant que, je ne l’ai pas vérifié, mais le Belge est-il aussi ouvert aux formes de participation financière de type "crowdfunding" ou expérience participative ? Je n’ai pas la réponse mais je pose toutefois la question… On est déjà tellement sollicité dans le domaine social, humanitaire, etc. Peut-être qu’un mook aura plus de difficultés à s’ajouter à la liste des donateurs.