L’AJP a actualisé la liste de ses recommandations.

"L’histoire d’amour finit mal" ; "un crime passionnel" ; "drame conjugal"… Dans son Tumblr, la journaliste française Sophie Gourion a compilé environ 350 articles de presse utilisant des expressions euphémisantes pour traiter des violences contre les femmes. Le nom de son fil est on ne peut plus clair : "Les mots tuent".

En Belgique francophone, l’Association des journalistes professionnels (AJP) a également pris les devants pour rappeler l’importance de l’usage d’un vocabulaire approprié pour traiter de ce sujet. Ce vendredi après-midi, Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP, a présenté dix recommandations à l’intention des journalistes. L’association n’a pas attendu 2020 pour commencer à faire de la prévention auprès des rédactions.

"Beaucoup de critiques"

Il y a trois ans, l’AJP s’est rapprochée d’Alter Égales, assemblée participative pour les Droits des femmes. De cette concertation, elle en a tiré des leçons. "Beaucoup de critiques ont été faites sur la romantisation, le sensationnalisme des articles, le fait que les médias traitent cela, parfois, comme des faits divers, etc. J’ai entendu toutes ces critiques", explique la secrétaire générale de l’AJP.

Dans la foulée, l’organisation a commandé une étude d’analyse médiatique à deux chercheuses de l’UCL. Sarah Sepulchre et Manon Thomas ont étudié la représentation des violences sexistes et intrafamiliales dans la presse écrite belge francophone. Sur la base de leur travail, notamment, sept recommandations ont été arrêtées en avril 2018. Des progrès ont, depuis lors, été observés. "Sur l’utilisation de mots comme ‘drame’, ‘crime passionnel’, il y a une amélioration. Idem concernant la question de la romantisation, sur le fait d’évoquer des sentiments amoureux ou de jalousie. On a vu, aussi, l’arrivée de nouveaux mots, comme féminicide. Le traitement journalistique a changé très rapidement, même si on n’a pas encore d’étude qui le montre, estime Martine Simonis, avant tout de même de nuancer. Par contre, la titraille et l’illustration de ces articles posent, parfois, toujours problème."

Pour le 8 mars, Bénédicte Linard, ministre Écolo des Médias et des Droits des femmes en Fédération Wallonie-Bruxelles, a souhaité faire de ce thème la pierre angulaire d’une action. " Je trouvais important de mettre en lumière cette démarche, de lancer une réflexion auprès des rédactions pour aller encore plus loin et savoir comment chacun a envie de s’emparer de cette question, estime-t-elle. Après, il est important que je n’intervienne pas dans l’indépendance rédactionnelle. J’ai toujours dit : je suis ministre des Médias et pas de l’Information."

Une charte comme en Espagne ?

L’AJP a donc profité de cette initiative pour taper, une nouvelle fois, sur le clou. Avec l’aide d’Anne-Marie Impe, auteure d’un manuel pour l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) sur le même thème, les recommandations ont été reformulées, affinées, certaines ajoutées (le fait d’en parler notamment), mais rien n’est imposé.

Ce qui n’empêche, donc, pas les rédactions de se remettre en question. "Cette initiative est louable, car la presse doit aussi évoluer. Mais la rédaction de ‘La Libre’ était déjà sensibilisée à ces enjeux puisque nous avons mis en place - il y a près d’un an - un groupe de travail pour améliorer nos pratiques rédactionnelles, éviter les préjugés et stigmatisations. Le fruit de ces réflexions a fait l’objet de recommandations éditoriales internes. Depuis, nous menons des évaluations régulières afin d’en mesurer l’impact dans le journal", assure Dorian de Meeûs, rédacteur en chef de La Libre Belgique.

En Espagne, une charte a été signée par les rédactions. En Belgique, on n’en est pas encore là. "Si un jour le secteur se sent prêt et me propose de rédiger une charte commune, je serais évidemment heureuse de ça. Je ne vais pas l’imposer", conclut la ministre.

Les dix recommandations

  1. En parler.
  2. Traiter les violences contre les femmes non pas sous forme de "faits divers" isolés, comme des affaires intrafamiliales ou privées, mais bien comme un grave problème de société et une violation des droits humains.
  3. Veiller au choix des mots et des images.
  4. Éviter la victimisation secondaire.
  5. Assurer la sécurité des victimes et des témoins.
  6. Bannir tout sensationnalisme et respecter les droits et la dignité des victimes et de leur entourage.
  7. Donner la parole à des expert(e) s.
  8. Analyser les sondages et les statistiques avec prudence.
  9. Présenter les victimes comme des personnes résilientes.
  10. Pratiquer un journalisme de service et de solution.