Correspondante à Paris

Récit terriblement troublant que celui de ces cinq Epouses d’Allah H H, recueilli entre les murs de la prison Sharon par la réalisatrice israélienne Natalie Assouline. Comment comprendre le geste (ou l’intention) de ces femmes, dont certaines sont mères de plusieurs enfants ? Quel est le moteur réel de leur démarche ? En tout, 120 femmes palestiniennes sont emprisonnées dans cette prison israélienne pour avoir, de près ou de loin, participé aux attentats-suicides qui ont coûté la vie à 256 personnes en Israël depuis l’an 2000.

"A quoi pense une jeune fille qui a envie de se faire exploser ?", demande Natalie Assouline, discrète à l’image, déterminée dans ses questions. "Depuis toute petite, je rêve d’être une martyre [ ] pour avoir la grâce de Dieu et être élevée au rang des martyres", lance Wafa dans sa cellule. Quelques instants plus tôt, elle a glissé à l’une de ses codétenues : "J’ai envie de lui dire que je voulais juste en finir." Derrière cette contradiction apparaît toute l’ambiguïté du discours de ces femmes parfois très jeunes. En apparence, la plupart se sont engagées dans la lutte armée contre Israël pour une cause qu’elles estiment juste, ne laissant jamais transparaître aucun remords. On lit même une détermination sans faille dans le regard de Kahira, une mère de quatre enfants ayant conduit un combattant palestinien sur les lieux de son attentat-suicide. Quand la réalisatrice lui apprend qu’une des victimes israéliennes était une femme enceinte, Kahira répond avec le même aplomb : "L’opération devait avoir lieu à n’importe quel prix. Nous n’avions pas pour but de tuer une femme enceinte et de faire de ses enfants des orphelins. [ ] Le djihad continuera tant qu’il y aura des musulmans opprimés dans le monde."

Derrière ces paroles, comme derrière celles de plusieurs détenues, empreintes d’un conditionnement social et religieux évident, se cachent d’autres motivations, plus personnelles. Que Natalie Assouline a du mal à faire émerger. Seule Rania, arrêtée à un poste-frontière avec un couteau dont elle n’avait pas l’intention de se servir, avoue clairement avoir fui des problèmes familiaux. Battue par sa mère et son frère, elle avait tout juste le droit de "manger, boire et dormir" Dans d’autres regards se lit le malaise. Entre les lignes s’entend parfois un attachement à l’au-delà, et aux récompenses offertes aux martyrs, qui viendrait compenser un manque de perspectives dans cette vie-ci. Même la prison semble à certaines, comme à Wafa, une source d’enrichissement, plus épanouissante que son quotidien à l’extérieur des murs. "On peut se cultiver l’esprit. J’ai appris énormément de choses en prison. Je suis bien en vie", clame-t-elle.

Sans boucler totalement son sujet, Natalie Assouline parvient à laisser filtrer cette réalité nuancée, mal définie, qui se cache derrière le voile opaque de ces femmes kamikazes. Et les propos les plus tranchants viennent se heurter, in fine, aux facettes douloureuses de la vie carcérale, comme la privation de relation avec ses enfants.