Correspondante à Paris

C’est un article paru dans "L’Yonne Républicaine" qui éveille l’attention de Julien Mignot en 2004. Le journaliste, spécialisé dans les faits-divers, travaille alors au "Nouveau Détective". L’histoire étonnante de Jérôme Nozet l’interpelle. Ce dernier a été violé de 9 à 15 ans par un ami de son père. Instrumentalisé par son agresseur, Michel Garnier, il va occulter cette partie de son enfance jusqu’en 2002. Mais lorsqu’il se décide à parler, à l’âge de 31 ans, il découvre que son cas est prescrit par la loi. Face à l’inaction de la gendarmerie et du parquet d’Auxerre, Jérôme s’improvise "profiler" et parvient à entrer, progressivement, dans la tête de son bourreau. Ce profil psychologique va lui permettre d’identifier d’autres victimes potentielles du pédophile.

Jérôme Nozet parvient à convaincre deux victimes, dont les agressions ne sont pas prescrites, de porter plainte. Une procédure judiciaire est enfin déclenchée six ans après sa propre plainte. Le pédophile est placé sous contrôle judiciaire en attendant son procès. Mais face à la multiplication des témoignages accablants, l’ex-notable du petit village de Venouse se suicide le 4 avril 2009. Et en juillet, l’affaire se conclut par un non-lieu.

Lorsque Julien Mignot contacte Jérôme Nozet en 2004, ce dernier refuse de lui accorder une interview pour ce canard à sensation. Deux ans plus tard, le journaliste, devenu indépendant, rappelle M. Nozet. Il réussit à le convaincre de participer à un documentaire. Victimes d’un pédophile, le combat d’une vie H H s’intéresse au travail de prévention de l’association créée par Jérôme Nozet, l’association "Maryse Nozet" (du nom de sa maman décédée). Il s’agit aussi de mettre en avant l’aspect médical de la pédophilie et, surtout, la parole des victimes. C’est la partie la plus complexe du sujet, qui va demander aux réalisateurs Julien Mignot, Vincent Kelner et Emmanuel Amara un long travail d’approche. En tout, il leur faudra deux ans et demi d’enquête, dont un an de tournage effectif.

"Il nous a fallu gagner d’abord la confiance des victimes. Pour une personne qui a été agressée par un pédophile et a perdu toute confiance en elle-même et dans les autres, accepter de se raconter face caméra est une chose énorme, nous explique Julien Mignot. C’était aussi un sujet ultrasensible pour les familles des victimes et celle du pédophile, ainsi que pour le parquet d’Auxerre, dont l’image était déjà mise à mal par l’affaire Emile Louis."

Grâce au travail de quasi-thérapeute effectué par Jérôme Nozet auprès des victimes, la parole se libère. Mais les réalisateurs n’ont pas franchi la limite du difficilement avouable. Les victimes ne parlent notamment jamais de la notion délicate du désir, assortie d’un sentiment de culpabilité. "Si nous étions rentrés dans ces détails, nous risquions d’être diffusés plus tard, et de ne pas être vus par les enfants, qui sont les premiers concernés", justifie Julien Mignot.

Ce documentaire sensible, pudique, qui reconstitue méthodiquement l’enquête et le cheminement psychologique de Jérôme Nozet, aborde cependant des aspects rarement traités par les faits-divers classiques : "comment un pédophile parvient à empêcher ses victimes de parler aussi longtemps et que deviennent ces enfants abusés une fois adultes ? La résilience est-elle possible ?"

Le récit de cette affaire permet in fine d’interpeller notre société face à la pédophilie, sujet encore tabou malgré la multiplication des révélations ces dernières années. "C’est un sujet qui continue de mettre tout le monde mal à l’aise. L’association de Jérôme Nozet n’a pas obtenu l’agrément administratif pour pouvoir l’évoquer dans les écoles ! Or, la seule chose qui peut vraiment freiner un pédophile, c’est la parole des enfants", plaide Julien Mignot.