Evoquer le cinquantième anniversaire de la télévision belge sans parler de Robert Stéphane? Mission impossible! Avec une poignée d'autres figures marquantes, il incarne ce demi-siècle du «petit écran». Aujourd'hui encore, cet homme de 70 ans parcourt avec un enthousiasme rare les coulisses de la télévision. Ses horizons se sont toutefois élargis. Au lendemain de son départ de la direction de la RTBF, il y a dix ans, il s'en était allé outre-Atlantique pour implanter TV 5 Monde. On l'a aussi retrouvé à Sarajevo à la tête d'un projet télévisuel inédit. Actuellement, quand il ne joue pas le consultant pour un opérateur américain, il replonge dans les archives infinies de la RTBF pour en sortir le projet «vidéographie» (LLB, 3/7).

Ne demandez toutefois pas à l'ancien administrateur général de Reyers de parler de la RTBF de l'ère Magellan. Un avis, il en a un, bien entendu. Mais il ne le livrera pas sur la place publique, par respect sans doute pour une fonction difficile qu'il occupa de 1984 à 1993.

Robert Stéphane, logé à deux pas du boulevard d'Avroy à Liège, est en revanche intarissable sur son parcours dans le petit monde de la télévision belge. Il en parle avec gourmandise et précision. Et c'est passionnant pour toute personne n'ayant pas connaissance du temps de l'INR, celui des pionniers.

Innovations

Dès l'âge de 16 ans, Robert Stéphane était sur les ondes liégeoises du «Programme wallon» (équivalent de «La Première»). Il est avant tout homme de radio. Au début 1954, il devient titulaire du «Journal parlé». «On classait les informations par ordre alphabétique, en commençant par les audiences royales!», se souvient-il. La censure ministérielle était encore de rigueur. Avec les Thierry (René), Van Aal et Lachtermans, Stéphane est affublé du titre de «fellagha». «On vivait ensemble. Un soir, pour s'amuser, on a fait un JP sur le coup de minuit. Personne ne s'en est vraiment rendu compte».

En 1960, Robert Stéphane s'exile pour un an aux Etats-Unis avec l'aide du FNRS. Il en revient avec une vision novatrice de la télévision. «J'ai fait comprendre aux gens de l'INR que le public, ça comptait». Il est chargé par l'administrateur général, Robert Wangermée, de mettre sur pied un bureau d'études. Il y lancera les premiers sondages d'opinion. Une petite révolution.

Robert Stéphane regagne la Cité ardente dès 1963. Il y restera jusqu'à sa nomination comme administrateur général de la RTBF, en 1984. M.Stéphane fait étalage, pendant toute cette période, de son caractère innovateur. Voire précurseur. Dès 1965, il réalise la première émission de la RTB - sur le thème de la recherche spatiale - coproduite avec le privé. D'autres projets suivront: des soirées thématiques (Arte n'a rien inventé...), une série sur l'Europe des universités (Mai 1968 bat son plein), une autre série sur les Flamands (une première qui fit du bruit), une émission «caméra cachée», etc. Robert Stéphane fut aussi le pionnier du premier «Journal télévisé», en novembre 1956. «J'avais 23 ans et j'étais le premier à présenter un JT belge».

M.Stéphane aime aussi rappeler le rôle joué par le centre de production de Liège dans le lancement des télévisions locales et communautaires. «On travaillait main dans la main, avec la volonté de faire une télévision plus proche des gens», résume-t-il.

Au début des années 1980, il prend une part très active dans le projet TV 5, dont la RTBF était un des cinq partenaires. Avec Sky Channel, TV 5 était la première chaîne satellitaire à couvrir l'ensemble de l'Europe. «Pour une fois, le service public n'était pas en retard», ironise-t-il.

Années Reyers

En 1984, Guy Spitaels, président du PS, fait de Robert Stéphane le seul candidat à la succession de Robert Wangermée au poste d'administrateur général de la RTBF. Pas vraiment une surprise. Dans les années 1970, déjà, on disait que «le prince évêque de Liège» succéderait à Wangermée. Dans la lignée de ce dernier, mais dans un contexte de concurrence plus aiguë, M.Stéphane joue la carte de la différence. «Ma position était qu'il fallait encourager des projets que seul le service public pouvait se permettre de faire», raconte l'ex-patron de Reyers. Parmi ces projets, il y avait «Strip Tease». L'émission - forme de télé-réalité avant la lettre - déclencha une «bataille permanente» avec une partie du conseil d'administration, choquée que l'on donne la parole à des gens sortis dont ne sait trop où. «De manière générale, j'ai pu constater que l'innovation dérangeait», analyse Robert Stéphane.

L'administrateur général se fera aussi remarqué lors du fameux concours de l'Eurovision de 1987. Lâchée par la VRT, la RTBF se voit contrainte de dénicher 250 millions de francs belges en très peu de temps. Robert Stéphane suggère de faire appel à des sponsors privés, ce qui n'était pas autorisé par le décret. L'opération, très coûteuse, se révèle toutefois un succès pour l'image de la chaîne publique. Et dans les semaines qui suivirent l'événement, le ministre de l'Audiovisuel, le libéral Philippe Monfils, autorisait la RTBF à faire du parrainage commercial... Ce qui donna un sérieux ballon d'oxygène à une entreprise confrontée à de sérieuses difficultés financières.

«Affaire Stéphane»

M.Stéphane consolidera encore la position de la RTBF en développant une politique offensive de partenariats. C'est le cas avec Eurosport, Euronews et Arte. Sans oublier l'entrée dans le capital de Canal+ Belgique, qui fut à l'origine de «l'affaire Stéphane». «J'avais découvert qu'un brillant ingénieur de la RTBF avait conçu le premier décodeur numérique», raconte-t-il. L'affaire tourna court, le conseil d'administration de la RTBF reprochant à Stéphane de ne pas l'avoir tenu suffisamment informé.

Ces démêlés avec les administrateurs lui valurent plusieurs rappels à l'ordre. En 1975, déjà, il fut sanctionné pour avoir réalisé une séquence sur le haschisch! «J'ai toujours été un peau-rouge qui n'aime pas marcher en file indienne», conclut Robert Stéphane en citant un surréaliste belge. Une jolie conclusion...

© La Libre Belgique 2003