A contrario de ses confrères à "Télérama" qui vont chercher le meilleur de la télévision, Samuel Gontier a regardé tout ce qui se présentait à lui. En 2008, le journaliste a commencé à chroniquer ses soirées télé sur son blog. Puis, il en a eu assez de raconter l’énième épisode de "L’amour est dans le pré". Alors, il est allé regarder du côté des chaînes gratuites de la TNT accessibles à un large public. Il a repéré les nouveautés, puis s’est laissé porté par le zapping, au jour le jour.

Dans "Ma vie au poste" qui vient de paraître aux éditions de La Découverte, il a repris près d’un millier de blogs et 150 chroniques papier pour mieux dégager les mécanismes sur lesquels la télévision insistait. Cette télé du quotidien, qui distille sa petite musique sexiste, raciste, anxiogène, il la raconte avec humour et distance, illustrant ce que le sociologue Pierre Bourdieu décrit à merveille dans "Sur la télévision", paru aux Editions Raisons d’Agir en 1996 : "Je voudrais aller vers des choses légèrement moins visibles en montrant comment la télévision peut, paradoxalement, cacher en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer si on faisait ce que l’on est censé faire, c’est-à-dire informer; ou encore en montrant ce qu’il faut montrer, mais de telle manière qu’on ne le montre pas ou qu’on le rend insignifiant, ou en le construisant de telle manière qu’il prend un sens qui ne correspond pas du tout à la réalité.

Les huit ans d’enquête (immobile) sur la télé du quotidien, menées par Samuel Gontier, poussent à une sérieuse introspection…

En décortiquant les images brutes, quels premiers effets constatez-vous ?

Mettre à l’écrit un discours oral produit, tout de suite, un effet d’élucidation, de révélation. Quand on écoute, ça passe, il y a beaucoup de blabla. Mais quand on écrit, bien souvent, il n’y a pas besoin d’ajouter grand-chose pour se rendre compte des énormités qui sont proférées. La mise en cohérence permet de voir que le sexisme n’est pas dans une seule émission, mais sur plein de chaînes différentes, dans l’info, les talk-shows, les divertissements et beaucoup dans les jeux.

Pourquoi le sexisme est-il l’un des fonds de commerce de la télévision ?

La cible des annonceurs, et donc des programmateurs, c’est la femme RDA, la Responsable Des Achats de moins de 50 ans. Pour qu’elle continue à faire les courses, la cuisine et le ménage, on diffuse une vision très stéréotypée de la femme et des rôles genrés.

Quelle idéologie véhicule-t-elle ?

Dans les JT, les chroniques de BFM Business, la téléréalité comme Koh-Lanta, on retrouve le culte de la compétition. Cette idéologie du dépassement de soi, de la performance, du seul contre tous et du tous contre tous, je ne l’avais pas forcément vu avant de commencer ce travail.

Le culte des émotions reste, quant à lui, consubstantiel au média.

C’est beaucoup plus fédérateur que des discours qui expliquent la complexité du monde. Dans un média régi par l’audience, on essaie de rassembler le plus possible sur le plus petit dénominateur commun : la peur, la joie, la souffrance… Les émotions les plus basiques. Ce n’est pas tellement nouveau, mais c’est exacerbé par la concurrence effrénée et par la dictature de l’audience. Ça encourage tout le monde à faire la même chose et à le faire plus fort que les autres.

Il y a 20 ans, Pierre Bourdieu analysait déjà les mécanismes de censure invisible qui s’exerce sur la télévision. Votre livre les actualise et les illustre.

Son analyse est toujours valable, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre. Internet et les réseaux sociaux sont entrés dans la boucle. Cela va encore plus vite et cela s’est encore intensifié, notamment le phénomène de "circulation circulaire de l’information" où tout le tout le monde passe son temps à se reprendre, à parler de la même chose parce que les autres en parlent aussi.

Les patrons de média sont-ils conscients de ce qu’ils diffusent ?

Dans une vision presque complotiste, un peu "parano", on a tendance à penser que la mauvaise qualité des programmes et leur caractère moutonnier viennent du fait qu’ils sont détenus par des grands patrons de presse qui sont aussi des grands capitaines d’industrie. Effectivement, ces gens-là n’ont pas intérêt à subvertir. Une grande partie du conservatisme est due aux propriétaires de ces chaînes, y compris celles, publiques, qui dépendent de l’Etat. Mais la télé répond aussi aux phénomènes de la société libérale marquée par la concurrence. Si elle veut vendre des pages de pub chères, il lui faut de l’audience. C’est la seule manière de vivre.