RÉCIT

Ce que désirait la RTB d'alors, au début de 1972, en créant l'Ecran- Témoin, c'était au fond de pouvoir diffuser des films un peu plus abrasifs que ce que prescrivait la morale audiovisuelle de l'époque. Films suivis ensuite par un débat qui moraliserait un peu...

Responsable de l'achat des films, David Lachterman n'avait jamais caché qu'il calquait l'idée de l'émission sur les Dossiers de l'Ecran d'Armand Jammot sur la deuxième chaîne française. Tandis que les Français ont depuis longtemps abandonné la formule, la RTBF en arrive, elle, à sa 30e saison.

Longtemps assistante à l'Ecran Témoin, Nicole Gerard rappelle que l'émission a connu de nombreuses variantes au fil des années. Si à l'origine le débat portait sur le film, ce n'est plus aussi systématique à présent. En réalité, les films - choisis deux fois par an sur une liste soumise par les sociétés de distribution - déterminaient généralement le thème du débat, mais il ne fut pas toujours facile de trouver en temps utile des films disponibles sur le sida ou l'euthanasie.

Ces dernières années, l'animateur Paul Germain enregistrait l'émission pendant la diffusion du film, que ses invités n'avaient par conséquent pas vu. Yves Cartuyvels, avant lui, «mettait en boîte» dès le vendredi soir. C'est dire que le direct ne constitue plus toujours une règle souveraine. On fait également de la télé en conserve.

VINT L'HEURE DE LA PUBLICITÉ

Souvent, l'on changea de décor. Certaines années, il y eut appel à témoins. Il y eut aussi les appels téléphoniques, en voix off

dans le studio ou auprès d'un service SVP. Parfois, on fit balader un micro dans le public et on rit quelquefois avec les impertinents dessins de Pierre Kroll. Chaque animateur, en définitive, venait avec ses trucs et ses ficelles.

Edmond Blattchen, qui dirigea l'émission entre 1988 et 1990 avec Françoise Van de Moortel, considère qu'un sérieux virage fut négocié ces années-là. Quand, en 1990, la direction introduisit la publicité entre le film et le débat. «Le décret sur la RTBF interdisait la pub pendant une même émission , confie-t-il. J'ai vite redouté que les annonceurs fissent pression pour des débats plus chauds. Des espèces d'anti- débats à la Dechavanne... Si une émission de prime time se doit d'être concurrentielle par rapport aux autres chaînes, ça influence forcément le choix des sujets et des films.»

DU POIL A GRATTER

Parmi les nombreux animateurs de l'émission, de Dimitri Balachoff à Christian Druitte en passant par l'incontournable Mamine Pirote, il en est un qui aura suscité un constant vertige. A 55 ans aujourd'hui, affecté depuis seize ans à l'émission Strip Tease, André François a perdu ses boucles rebelles en même temps qu'un certain nombre d'illusions sur la télévision, et le service public en particulier.

ÇA PÉTROLAIT À TOUS LES COUPS

Jovial et chaleureux, l'ex-enfant terrible fut un gros dispensateur de poil à gratter. Présentateur de l'Ecran en alternance avec Jacques Bredael, entre 1980 à 1985, André François avait, en effet, secoué l'émission dans toutes ses raideurs. Car si, jusque-là, la politique de la maison était résolument tournée vers les spécialistes, il convia sur le plateau désormais des témoins directement concernés. Par exemple des handicapés pour parler en leur nom propre cette fois de leur condition.

Un jour qu'il avait invité un souteneur, Dédé d'Anvers, celui-ci proféra cette sentence: «Dans la vie, il n'y a que le cul et les écus» . Dédé prodigua également quelques révélations qui le firent arrêter quelques jours plus tard. Mais le vrai «coup d'éclat» de l'animateur survint un soir de Saint-Valentin, lorsque fut diffusé le film «Préparez vos mouchoirs» de Bertrand Blier.

Le débat enchaînait avec «les amours marginales». Il y avait là un couple homosexuel, un ménage à trois, une petite fille de neuf ans qui se prétendait amoureuse, Léo Ferré et sa femme, beaucoup plus jeune, et de même, un homme de 60 ans qui avait fait de la prison pour avoir courtisé une fille de 13 ans. «Pas un couple normal!», décrétèrent les gens normaux. S'ensuivirent une descente du parquet, une garde à vue d'un jour et une inculpation de l'animateur et de son producteur, François-Michel Van der Mersch, pour outrage public aux bonnes moeurs.

«Ça pétrolait chaque fois», se souvient Nicole Gerard, de la colère des jeunes à l'acharnement thérapeutique. Mais les taux d'audience étaient toujours bons.» André François ajoute: «Depuis, les choses ont beaucoup bougé dans ce pays plutôt frileux. Mais à l'époque, les gens se revendiquaient de la majorité silencieuse. Et l'attitude de la hiérarchie, hormis mon producteur, était parfois décevante. J'aurais aimé plus de dialogue avec elle.».

Cela se révéla plus singulièrement quand, un soir de mai 84 consacré au travail au noir, André François brandit le dossier (anonyme) d'un fonctionnaire socialiste, chef de cabinet du ministère des Travaux publics et directeur général de l'Administration des routes, qui avait commis quelques indélicatesses: des travaux personnels financés sur les deniers publics. Les journaux poursuivirent l'enquête, tandis que le présentateur recevait l'une ou l'autre note de service et fut appelé à comparaître en conseil de discipline. En contrepartie, il engrangea les lettres de soutien, dont une signée par une clocharde et quinze compères: «Si François est sanctionné, ça va barder dans les Marolles!»

UNE GRILLE TROP RIGIDE

En attendant, par un pauvre marchandage de politique interne, une émission sur deux se passait à Liège. «C'était ubuesque

Sourit André François. Il fallait déplacer le décor d'une semaine à l'autre, il a fini par s'abîmer, on en a fabriqué deux. C'est une authentique histoire belge!»

A partir de 1985, cependant, l'Ecran se produira uniquement à Liège. Mais le régionalisme de la RTBF irrite le journaliste. «Si la grille est tellement conformiste, c'est parce que chaque chef de centre aboie autour de sa chaise. En attendant, le public commence à se lasser des débats sur les transexuels, et la hiérarchie elle-même lâche des confidences sur l'évident vieillissement de la formule. L'audience cependant continue d'intéresser les publicitaires.» Elle oscille, en moyenne, entre 250 et 350.000 téléspectateurs; soit entre 15 et 30 pc de parts de marché.

Au bout de cinq ans, l'empêcheur de débattre en rond avait l'impression d'avoir fait le tour du machin. Il garde toutefois le souvenir d'avoir, avec Jacques Bredael, «laissé une certaine trace, d'avoir ouvert des portes». S'il convient qu' «il y a peu de métiers qui donnent ce bonheur d'exister socialement et que ça peut d'ailleurs monter à la tête», il se souvient aussi d'une grande solitude. Au décompte final, le maquisard de la RTBF voit que la télé de service public, qu'il considérait comme un formidable outil de gai savoir et de connaissance démocratique, a été complètement dévoyée, notamment par l'apparition des chaînes commerciales. «Maintenant, ce sont les mannequins et les joueurs de football qui nous racontent la condition humaine. Le succès de l'Ecran Témoin, bon an mal an, doit tenir à l'illusion virtuelle d'une démocratie directe».

© La Libre Belgique 2001