En commémorant le 18e anniversaire de la disparition de sa fille Estelle le mois dernier, Eric Mouzin s'est dit "écoeuré" par l'initiative de la chaîne, qu'il a qualifiée de "dérive de notre société du spectacle".

Michel Fourniret, 78 ans, a été condamné à la perpétuité incompressible pour les meurtres de sept fillettes, adolescentes et jeunes femmes entre 1987 et 2001. Il est mis en examen dans trois autres dossiers.

"Quand j'entends parler de +l'Ogre des Ardennes+, je trouve surprenante cette dérive vers le monde des contes, du folklore et de la mythologie. Ces criminels de la pire espèce sont en train de devenir des personnages de fiction", souffle Eric Mouzin, "moi je ressens la terreur d'Estelle quand elle se retrouve dans la camionnette de Fourniret". Depuis 2003, il attend toujours la vérité. Si Michel Fourniret a fini par avouer en mars 2020 sa responsabilité dans la disparition de sa fille de 9 ans après avoir été mis en cause par son ex-épouse et complice Monique Olivier, il n'a toujours pas dit où se trouvait son corps.

Marie Noëlle Bouzet a la certitude, elle, que c'est bien lui qui a enlevé, tenté de violer et tué sa fille de 12 ans, Elizabeth, en 1989 en Belgique.

"Pitoyables images"

"L'utilisation commerciale de la souffrance de mon enfant disparu me dévaste. Le souvenir et l'intégrité d'Elizabeth seront violés encore et encore à chaque lecture de détails inutiles, à chaque clic de télécommande", déplore-t-elle.

Dans un message transmis à l'AFP et adressé à TF1, elle s'indigne: "vous allez me rétorquer que votre travail sera utile pour comprendre l'indicible ou qu'il relève de la création artistique, ou de la liberté d'expression. Non pour moi, cela relève du voyeurisme et de la recherche d'audimat". "Les mécanismes de prédateurs sont faciles à décoder par le commun des mortels, qui n'a pas besoin de vos pitoyables images pour comprendre", ajoute-t-elle.

Eric Mouzin a joint l'agent de Philippe Torreton, qui incarne le tueur en série dans ce téléfilm réalisé par Yves Rénier et intitulé "La traque", tourné l'été dernier. L'agent n'a pas donné suite à la demande du père de la victime, ni à celle de l'AFP.

TF1 affirme de son côté que "le film est centré sur le difficile travail des enquêteurs". "Les auteurs ont voulu rendre hommage à leur détermination qui a permis d'intercepter, démasquer et emprisonner le couple Fourniret. Le film ne participe en rien à leur héroïsation. Bien au contraire", se défend la chaîne.

"Film minable" 

Alors que les faits divers inspirent plus que jamais la fiction, à l'étranger comme en France (Affaire Laëtitia, Grégory, Jacqueline Sauvage), le choix de TF1 d'adapter un roman, "La mésange et l'ogresse", publié en 2017 par Harold Cobert, suscite un malaise.

Son auteur, qui fait notamment parler Monique Olivier à la première personne, présente son ouvrage comme "une oeuvre de fiction" où "les pensées et propos" prêtés aux deux criminels "relèvent de la pure invention". Mais il affirme en même temps suivre "au plus près les faits tels qu'ils ont été révélés lors du procès".

Ulcéré, le fils du couple Fourniret-Olivier a lancé une pétition signée par 15.000 personnes afin d'interdire sa diffusion.

Dans une lettre ouverte adressée à la chaîne publiée par plusieurs médias, Sélim Fourniret déplore que le réalisateur se soit "minablement décidé (..) à amasser de l'argent sur le dos des enfants morts".

"Votre film minable va glorifier mon père. Il va apparaître comme un superhéros du mal qui esquive les balles des policiers peu inspirés au fil de sa traque", conclut-il en menaçant la chaîne de poursuites pénales en cas de diffusion.

Dans les Ardennes, où le criminel a sévi des années durant, une poignée d'habitants ont manifesté en septembre aux abords du tournage. "Il joue avec la justice depuis des années, il fait souffrir des familles entières et on fait un film sur lui ?", s'interrogeait alors une manifestante.