Il a traversé le Koweit, Jérusalem, le Nord Kivu pour "Libération", "L’Obs" et "Rue 89". Journaliste, écrivain, grand reporter, correspondant de guerre, chroniqueur…

Le Français Christophe Boltanski dépose sa plume sensible et prudente pour ouvrir la revue "XXI" à de nouveaux horizons. Il succède à Patrick de Saint-Exupéry, fondateur - et bientôt ex-rédacteur en chef du prestigieux mook - "entraîné" vers de nouveaux projets (dont il ne pipe encore mot).

Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre en 2010, prix Fémina 2015 pour son premier roman "La Cache", Christophe Boltanski nourrit son journalisme d’un héritage familial remarquable. Son grand-père, Etienne, était membre de l’Académie de médecine.

Sa grand-mère, Myriam, était romancière sous le pseudonyme d’Annie Lauran. Leurs enfants furent linguiste de haute volée, sociologue de renom, écrivain, historien.

Christophe Boltanski a par ailleurs dressé le portrait de cette famille "conçue comme un bloc compact" dressé contre le reste du monde dans "La Cache". Soit une tribu, un milieu (en) fermé, brillant, soumis à des contradictions humaines fondatrices, qui donnait des cours à la place de l’école. Marqué par la peur de vivre et la liberté de créer, Christophe Boltanski a largement exploré les liens ténus entre enfermement et imaginaire.

Une expérience qui enrichira, on l’espère, une revue confrontée au terrain et dont l’exploit réside en sa capacité à révéler le sel extraordinaire de quotidiens ordinaires.

L'ancien et le nouveau directeur de la revue XXI étaient présents il y a peu à Bruxelles, nous les avons rencontrés.

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Christophe Boltanski prend la tête de "XXI"

On sait que XXI a ouvert la voie à un autre journalisme. Mais saviez-vous que leur indépendance financière n’a jamais été un handicap? Rencontre.

Souvenez-vous : en janvier 2008, Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry faisaient le pari fou de créer de toutes pièces une publication développant un autre journalisme - dans ses formats, ses écritures, ses moyens, ses visées. Ainsi naissait la revue trimestrielle XXI - puisque ce XXIe siècle serait celui d’explorations nouvelles -, entreprise pionnière au rayon "mook" (terme né de la contraction entre ‘magazine’et ‘book’), qui, depuis, a généré de nombreux émules (lire ci-contre). "La porte était fermée à double tour", se souvient Patrick de Saint-Exupéry. "On disait alors : surtout, n’allez pas par là. Or XXI a ouvert cette porte, il y a donc eu un appel d’air. Beaucoup ont cru que c’était facile, qu’il suffisait de reprendre nos paramètres (trimestriel, librairie, 15 €) et de les décliner. Or si certains projets fonctionnent, il y a aussi eu des déceptions."

Ce 1er février, alors que XXI entame sa dixième année d’existence, Patrick de Saint-Exupéry cèdera sa place à Christophe Boltanski qui, jusqu’ici, était grand reporter à "L’Obs" après avoir travaillé vingt ans pour "Libération". Patrick de Saint-Exupéry avoue avoir "beaucoup réfléchi ces derniers mois. Puis tout s’est accéléré. Je planche sur un nouveau projet, dont l’échéance est la fin de cette année. On proposera un autre rythme, d’autres écritures, mais dans le même univers. La décision est récente. Vous êtes en bas de la montagne, il faut se retrousser les manches. Rien n’était prévu, puis tout s’est emboîté naturellement." De son côté, Christophe Boltanski se posait lui aussi beaucoup de questions. "J’aspirais à un autre rythme, à pouvoir travailler plus longtemps sur des sujets, à une temporalité autre, à des papiers plus amples. J’étais un lecteur de XXI et je me retrouvais dans le constat et les pistes du manifeste qu’ils ont publié en 2013, appelant à une nouvelle forme de journalisme. Quand Patrick m’a contacté, j’ai été stupéfait, mais absolument ravi."

"C’est le terrain qui a raison"

Qui dit changement de tête, dit probables évolutions. "Nous partageons la même méfiance instinctive à l’égard des formules", prévient Christophe Boltanski. "Et notamment les nouvelles formules. Au fil de mon expérience, on m’a abreuvé de nouvelles formules qui n’ont eu pour résultat que de réduire la place impartie au texte et de perdre des lecteurs. Ceci dit, un journal est un organe vivant, il faut tenter d’autres formes d’écriture, de nouveaux formats, des rapports différents entre texte et image, faire évoluer la manière de parler du réel, il ne faut rien s’interdire. Mais le lecteur doit être respecté." Ainsi, le numéro 37 de XXI, le dernier en date, propose une enquête exclusive sur Aloïs Bruner, "Le nazi de Damas", qui a nécessité de casser une habitude, celle de l’illustration. Après dix jours de débat, la décision a été prise de recourir à des documents pour illustrer ce reportage - une première.

La méthode XXI a assurément fait ses preuves. "On opère des choix à partir de propositions car il faut être à l’écoute du terrain. Il y a une réalité du terrain, qui n’est pas celle que vit celui qui est assis dans son fauteuil à Paris ou à Bruxelles et croit savoir ce qu’il faut faire. C’est le terrain qui a raison. La position du rédacteur en chef de XXI est d’être à l’écoute, de regarder, de voir les choses, de les comprendre. Puis il faut faire des choix sur base de votre expérience et de votre sensibilité. C’est une belle position." Christophe Boltanski ajoute : "C’est vraiment de l’extérieur que les idées viennent. Si j’ai des envies, je vais les confronter au réel. On ne peut pas commander un papier comme on commande une pizza".

Dedans/dehors

Mais la rédaction de XXI possède tout de même une ossature : elle compte sept cartes de presse. La moyenne d’âge se situe entre 25 et 28 ans. "C’est une espèce de dedans/dehors permanent. Il y a de l’oxygène qui vient de tous les côtés, et cela infuse : c’est extrêmement vivifiant", témoigne Patrick de Saint-Exupéry. Quant à savoir ce que XXI sera dans cinq ans, tous deux n’ont qu’une certitude : "Il n’y a pas de grand dessein, mais XXI sera vivant".

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"Notre seule équation économique, c’est le lecteur"

Ni pub, ni aides à la presse : l’indépendance financière, préalable à l’indépendance tout court, est la matrice de ‘XXI’. Avec un tirage moyen de 45 000 exemplaires et un seuil de viabilité établi à 30 000 exemplaires, le pari est plus que réussi. "Pourtant, se souvient Patrick de Saint-Exupéry, nous avons fait des choix presque irrationnels : en France, nous avons une TVA presse (2 %) et une TVA livre (4 %). Et XXI a opté pour la plus chère ! D’entrée de jeu, on a parié sur le lecteur, qu’il a fallu convaincre. Notre seule équation économique, c’est le lecteur".

Mais qui lit "XXI" ? "On sait qu’on a un lectorat extrêmement varié, qu’on ne peut réduire à une image ou à une étiquette. On le perçoit à travers la liste de nos abonnés, à travers leurs adresses qui nous disent qu’ils viennent de toute la France et, même, pour 90 % d’entre eux de lieux qui ne dépassent pas les 300-400 habitants - soit des endroits privés de librairies. On nous décrit souvent comme une publication bobo ou luxueuse, or c’est le contraire de la perception que j’en ai. Savoir que ces gens sont tellement différents nous rend plus libres : on n’est pas obligés de penser à eux dans une représentation figée." 

Et si "XXI", dont les fondateurs sont persuadés que "la révolution numérique n’est pas celle qu’on croit" est bien présente sur le web, leur site n’est qu’une vitrine qui permet de maintenir le lien avec le lecteur, aucun contenu n’y étant disponible. "L’avenir de la presse est à la hauteur de la réinvention de la valeur de la presse", conclut Patrick de Saint-Exupéry. "Quelle valeur accorde-t-on aujourd’hui à la presse ? Comment le journalisme va-t-il redonner de la valeur après ce mouvement "gratuit" auquel tout le monde a cru et dont on commence à comprendre les limites ? Or informer est un travail, il faut donc convaincre le lecteur qu’on lui propose de la valeur. Internet, c’est très bien, mais vous n’y trouverez pas ce que nous pouvons vous proposer. Tel est le défi, et il est monstrueux."