Brillant, malaisant ("mes parents mettaient des excréments dans mon assiette"), fragile et victimisé, Yann Moix s'est livré, chez Cyril Hanouna, à une psychanalyse en direct sur C8. Ce qu'il faut retenir d'un grand pardon bien préparé.

C'était l'événement médiatique de la journée. Après de longues semaines de silence qui ont suivi la (les) polémiques qui ont déferlé sur Yann Moix, l'écrivain et cinéaste était l'invité de Cyril Hanouna sur C8, dans "Balance ton post". Quelques semaines après qu'il ait été révélé (par nos confrères de L'Express) que lorsqu'il avait 21 ans, le jeune Moix se fit l'auteur de journaux amateurs au caractère nauséabondissime.

On parle de dessins antisémites, négrophobes, sexistes, anti aide sociale.

Il y a, "pour la dernière fois", longuement parlé de cette affaire. Meurtri, bien préparé, mais parfois alambiqué dans son propos. Il s'y est plutôt brillamment (mais l'homme est brillant, rien que nous ne sachions déjà ici) défendu, même si on laissera à chacun juger de la sincérité de sa démarche.

Déjà, l'auteur et cinéaste a condamné avec la plus grande fermeté le jeune homme qu'il était, les obscénités qu'il a produites, en dessin ou par écrit. Là dans la confession malaisante, là dans l'étalage de sa culture, là dans la revancharde attaque à sa famille qui ne lui aurait rien épargné et à son frère, "proche de groupuscules d'extrême-droite.

Il a tracé une ligne de conduite justificatrice : si Yann Moix a produit les horreurs qu'il a commises dans "Ushohaïa", c'est parce qu'il a été persécuté toute sa jeunesse. "Je ne me cherche aucune excuse", a-t-il répété à l'envi. "Mais laissez-moi vous expliquer", laisait-il entendre, juste derrière.

Déjà, Yann Moix a tenu à lever la moindre ambiguité : "ces bandes dessinées scandaleuses ne 'seraient' pas de moi. Elles sont de moi, et je le dis sans équivoque. Elles sont peut-être pardonnables, mais inexcusables." "Jamais ne les aurai faites six mois plus tôt, jamais six mois plus tard. Mais je les ai faites. Et elles me hantent, même si elles n'ont été distribuées, il y a 25 ans, qu'à une quinzaine de personnes".

La faute à Charlie ?

Une fois ses excuses répétées auprès des communautés blessées, Moix a déroulé. Et cité Charlie. "Cela n'excuse rien. Mais j'aimerai, en prélude, vous montrer trois Unes de Charlie Hebdo, qui ne sont plus possibles aujourd'hui. Et qui sont le reflet de mes lectures et de mon état d'esprit de l'époque." Justifiant la faisabilité de ces dessins par "le contexte de l'époque", Moix a expliqué avoir trouvé refuge dans cet esprit de transgression, qu'il a souhaité reproduire "sans le talent de leurs auteurs".

Moix réfute, aussi, l'argument de l'erreur de jeunesse. "Ce n'en est pas une. C'est autre chose. Quand j'avais 20 ans, j'étais cultivé. J'avais lu Tolstoï et Gide tôt. Ce qui me donne encore moins d'excuse, parce que quelqu'un de cultivé ne tombe normalement pas dans le panneau dans lequel je suis tombé. Etant incapable de me faire aimer, j'ai désiré me faire haïr. A ce moment, je pensais à mourir. Me moquer des malheureux, à l'époque, me faisait rire. J'étais une sale personne. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas."

L'origine des publications infâmes, l'existence d'un complice et le soutien au "tueur des vieilles dames"

"J'ai commis des dessins d'une extrême gravité", a donc reconnu l'auteur. Mais pas les textes : Moix a révélé qu'une autre personne, appréhendée par la police à l'époque, aujourd'hui professeur d'allemand à l'université d'Orléans et témoin de Jéhovah (!), dont Yann Moix n'a pas souhaité livrer le nom, était l'auteur des textes présents dans les publications dégradantes.

"J'avais entamé avec cette personne un Tour d'Europe en rail, en 1989, où je m'étais fixé comme défi d'écrire une lettre de 100 pages à une fille. Ce voyage sur le rail a complètement dégénéré. Et je me suis basé sur cette ébauche de lettre pour créer le n°1. Je vous le dis dans les yeux : c'est cette personne qui a rédigé tous les textes..."


Publications, d'ailleurs, dont il n'existait pas trois, mais bien quatre numéros, a révélé Moix himself. "Il y avait un numéro 4, en soutien à l'assassin Thierry Paulin (surnommé le Tueur des Vieilles Dames, serial-killer ayant confessé le meurtre de 21 personnes, NdlR). C'est vous dire à quel point j'étais mal..."

Les "bougnoles", "sale pédé" et la menace judiciaire

Louvoyant entre des états d'âme parfois paradoxaux, Moix se fit, aussi, plus ferme, redressé. "Maintenant cela suffit. Mon parcours est exemplaire. Toute ma jeunesse je me suis fait traiter de pédé parce que je lisais Proust ou Gide, dont mon propre père me disait que ce n'était qu'un sale pédé. Chez moi, mon père ne disait pas 'les arabes', il disait 'les bougnoules'. Et il disait qu'il fallait régler leur cas au lance-roquettes. Mais j'en suis sorti, je me suis détourné de cette haine en évoluant. J'ai été haï, martyrisé. Mes parents mettaient des excréments dans mon assiette. Quand on est martyrisé, on est l'ami des juifs, on est l'ami des noirs ! Aujourd'hui, je suis l'ami de tous les persécutés, y compris des animaux. Donc, maintenant, c'est fini. Toute personne qui insinuera que je suis antisémite, sera poursuivie en justice.


Mon antisémitisme n'a jamais existé. Je n'ai jamais été antisémite, mais mes dessins l'étaient. J'ai agi par esprit de transgression. Et la question qui me hante, depuis, c'est de savoir si cette trangression, lorsqu'on gratte un peu, ne tient pas de l'antisémitisme."

Les larmes de Christine Kelly, le calin d'Hanouna, les larmes de Moix

La journaliste de Cnews, hôte controversée d'un certain Eric Zemmour depuis quelques semaines dans "Face à l'Info" aura donné une tournure à la fois touchante et gênante aux débats, fondant en larmes en reconnaissant dans les travers de Yann Moix les stigmates d'un enfant ayant été battu. Gros câlin d'Hanouna. Et Yann Moix de rebondir : "vous venez de me faire réaliser que la seule chose dont on n'a pas parlé, depuis quatre mois, c'est l'enfance battue. On parle, et bien heureusement, de femmes violées. Du harcèlement scolaire. Mais pas des enfants battus. Je le confesse moi-même : le seul livre que j'ai pu lire à ce sujet, c'est moi qui l'ai écrit..."


Au sein de contradicteurs d'une qualité inégale (mais moins complaisants que chez Laurent Ruquier, ce qui n'était pas bien compliqué), Eric Naulleau, dont l'esprit de synthèse n'est certainement pas le pire des défauts, ramassait le débat avec perspicacité : "au fond, tout ceci se résume à une seule question : un homme peut-il changer ?"