Veni, vidi, Verdi

Le 27 janvier 1901, il y a cent ans jour pour jour, mourait l'un des plus grands compositeurs d'opéra de tous les temps, homme de théâtre autant que de musique, champion des âmes et des cours. Dans les années 60, aimer Verdi en dehors des cénacles italiens de préférence ces sortes de société de karaoké spécialisées, dans le nord de l'Italie était encore considéré comme de mauvais goût. Peu ou pas de musicologue non italien à reconnaître le héraut du Risorgimento comme compositeur à part entière, les enregistrements de celui-ci, en provenance quasi exclusive d'Italie et dégottés pour 50F aux puces par quelques précurseurs, servaient à relancer les fins de soirée, entre rigolade et émotion, mais pas trop longtemps, please. Visitez avec nous de nombreux sites Internet consacré au maître de l'opéra

Veni, vidi, Verdi
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MARTINE DUMONT-MERGEAY

Dans les années 60, aimer Verdi en dehors des cénacles italiens de préférence ces sortes de société de karaoké spécialisées, dans le nord de l'Italie était encore considéré comme de mauvais goût. Peu ou pas de musicologue non italien à reconnaître le héraut du Risorgimento comme compositeur à part entière, les enregistrements de celui-ci, en provenance quasi exclusive d'Italie et dégottés pour 50F aux puces par quelques précurseurs, servaient à relancer les fins de soirée, entre rigolade et émotion, mais pas trop longtemps, please

CALLAS PAYANT DE SA PERSONNE

En parallèle, une certaine Maria Callas avait pulvérisé, en payant de sa personne, les idées reçues sur les dondons de l'opéra de papa et les maisons lyriques commençaient à voir se presser à leurs portes un nouveau public, avide non plus (exclusivement) d'entendre de belles voix, à la rigueur de beaux airs, mais aussi de participer à l'émotion d'une belle histoire dont il s'étonnait de découvrir qu'il valait mieux en comprendre le texte que de l'oublier pudiquement (autre diktat du bon goût, présent dans certains cénacles aujourd'hui encore).

Dans cette mouvance, Verdi fit un come back retentissant. Comme si, d'avoir si longtemps été privé du plaisir de pleurer à l'opéra, le public dit «classique» était saisi de boulimie compensatrice. Après avoir répété à tout va d'un air fin: «Je déteste l'opéra, sauf les opéras de Mozart»

Il découvrait soulagement de la conscience que les liens entre Mozart et Verdi étaient non seulement serrés mais exclusifs, que même le très savant René Leibowitz, disciple de Schönberg, les mettait sur le même plan pour deux traits de génie au moins: un fabuleux sens du théâtre et cet art unique des «ensembles» qui leur permit, à l'un et à l'autre, surpassant ainsi le théâtre parlé, de faire s'exprimer plusieurs personnages en même temps et que chacun soit compris, jusqu'au tréfonds de ses passions.

LA RAMPE DE LA MONNAIE

Il suffit d'observer la littérature discographique pour se rendre compte que le phénomène fut mondial.

Et il n'est pas étonnant qu'au niveau de la Belgique et plus précisément de la Monnaie, La Traviata, opéra populaire par excellence, ait été choisie comme rampe de lancement par les metteurs en scène fétiches de Maurice Huisman et de Gérard Mortier, avec Maurice Béjart et les époux Herrmann.

Aujourd'hui que Verdi ne fait plus peur à personne; les Rigoletto, Otello et Falstaff il est vrai que ces derniers eurent toujours un traitement de faveur dans l'opinion des puristes prennent place dans les productions les plus pointues comme dans les émissions de télévision les plus médiatiques, sans que plus personne ne sourcille.

Chacun prend Verdi pour soi. C'est le signe du génie. Même chevroté, même accompagné à la guimbarde, l'art de cet homme issu de milieu simple mais non point misérable, cet art sincère, forgé à la pointe du coeur, devenu symbole de liberté et fierté d'un peuple, toutes classes confondues, cet art opère au-delà des frontières, au-delà du temps. Même dans l'euphorie collective des représentations publiques, chaque auditeur reçoit cet art comme une confidence à lui seul adressée, et souvent Falstaff ne démentirait pas, mais Bourdieu peut-être comme un geste de fraternelle sagesse.

Ouvrages recommandés, tous deux chez Fayard: «Le cas Verdi», Jean-François Labie (2000); «Un théâtre en musique» (1992).

© La Libre Belgique 2001

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