Hélène Bernardy : du Maitrank aux philtres d'amour

Flûtiste puis chef de choeur dans son enfance, la jeune Arlonnaise Hélène Bernardy est aujourd'hui une des sopranos wagnériennes les plus prometteuses. Il y a cinq ans pourtant, elle avait été recalée au Concours Reine Elisabeth.

Hélène Bernardy : du Maitrank aux philtres d'amour
©Dieter Wuschanski
NICOLAS BLANMONT

"Hormis les Arlonnais qui m'ont toujours soutenue mon choeur a organisé des bus pour aller m'écouter à Chemnitz, et la deuxième symphonie de Mahler que j'y ai faite est la meilleure vente classique à Arlon, alors que je chante trois minutes et que c'est un double CD! , il a fallu que cela marche ailleurs pour qu'on s'intéresse à moi.»

Jusqu'ici, Hélène Bernardy n'avait pas été prophète en son pays. Le vent semble heureusement tourner pour cette soprano qui, dès le 11 mai prochain, fera ses débuts en Senta du «Vaisseau fantôme» sur la scène de l'ORW, aux côtés de Marcel Vanaud, un autre chanteur wallon qui fera sa prise de rôle du Hollandais. À l'âge de six ans, Bernardy commence la musique dans sa ville natale: solfège d'abord, puis flûte traversière, avant d'entreprendre une candidature en musicologie à l'ULB tout en siégeant comme déléguée du Luxembourg à la fédération des Jeunesses musicales. Mais le chant se fait de plus en plus présent: chef d'un choeur à Arlon depuis l'âge de quatorze ans (elle n'a quitté son poste que récemment), elle entre dans la classe de Greta De Reyghere au Conservatoire de Bruxelles, et la suivra à Liège lors de l'éphémère installation pédagogique de José Van Dam dans la cité ardente.

Munie de ses premiers prix, elle poursuit son apprentissage en privé chez Elena Nentwig-Dumitrescu, professeur réputée établie à Bruxelles: «C'est elle qui a vraiment découvert ma voix d'opéra, et qui m'a envoyée faire des concours.»

Il y aura Verviers, où elle franchit deux tours mais sans arriver en finale, puis Barcelone qui sera le détonateur d'une carrière que plus rien ne semble devoir arrêter: «J'y suis arrivée en demi-finale, mais le directeur de l'Opéra de Marseille, qui était dans le jury, m'a proposé un contrat dès les éliminatoires, pour faire à Marseille la première des filles-fleurs de Parsifal et la première walkyrie. Quand je suis allée à Marseille, il m'a à réauditionnée et m'a donné mon premier premier rôle: Jaroslavna dans Le Prince Igor de Borodine: 400 pages en russe. Puis j'ai auditionné à Munich, dans une audition spéciale où, une fois par an, douze à quinze jeunes chanteurs sont présentés à un public constitué uniquement de directeurs d'opéra qui viennent faire leur marché.»

Elle sera aussitôt engagée dans la troupe de l'Opéra de Chemnitz l'ex- Karl Marx Stadt , où elle fera ses armes durant trois saisons: «Quand je suis arrivée là, je n'avais de l'allemand qu'une connaissance scolaire et superficielle. Ils m'ont fait commencer avec le rôle-titre de l'opérette Comtesse Maritza, ce qui m'a permis d'apprendre l'allemand. Puis, j'ai fait Mimi dans La Bohême, Lisa dans Le Pays du sourire, Donna Anna dans Don Giovanni, la Princesse-Electrice dans Der Vogelhändler, Santuzza dans Cavalleria Rusticana, Adriana dans Adriana Lecouvreur, Rosalinde dans Die Fledermaus ou Rachel dans Der Weg der Verheissung de Kurt Weill.»

Mais aussi et surtout Sieglinde dans «La Walkyrie», un rôle qu'elle a déjà repris depuis à Dublin et à Bonn et qu'elle a même failli chanter au Metropolitan de New York avec Placido Domingo: «Ils m'ont appelée un jour à minuit parce que Deborah Voigt qui devait chanter le rôle était souffrante, et que Eva Wagner-Pasquier (ndlr: arrière-petite-fille du compositeur) leur avait recommandé mon nom après m'avoir entendue à Chemnitz. J'ai répété une semaine avec Placido Domingo, puis finalement j'ai regardé la représentation dans la salle parce que Deborah Voigt était de nouveau en pleine forme le jour de la représentation.» Amertume? Apparemment, non. «Je l'au- rais fait s'il fallait évidemment, mais ce n'était pas les conditions idéales: j'avais seulement répété avec Domingo et avec accompagnement de piano, mais rien avec l'orchestre ni avec Levine.»

C'est manifestement vers les rôles wagnériens que se dirige la carrière de l'Arlonnaise. Pas seulement parce que les chanteurs y sont moins nombreux et la concurrence moins rude, mais aussi et surtout parce qu'elle a le sentiment que ce sont ceux qui conviennent le mieux à sa voix de jeune soprano dramatique lirico spinto: «J'ai aussi chanté Aida, mais je ne pense pas avoir une voix typiquement italienne, ronde et large comme les Russes ou les Polonaises peuvent avoir. Je suis plus faite pour Wagner ou Strauss.» Après Senta à Liège, elle chantera ainsi sa première Elsa de «Lohengrin» en juillet. Et quand on sait qu'Eva Wagner-Pasquier, qui l'avait recommandée au Met, vient d'être nommée comme nouvelle patronne du festival de Bayreuth où elle prendra ses fonctions en septembre 2002, on se prend à rêver d'entendre à nouveau un chanteur belge sur la verte colline.

L'intéressée, elle, refuse de rêver et garde les pieds sur terre. «Je n'ai pas la tête pleine de Tosca», précise celle qui quitte volontiers scène et répétitions pour monter ses chevaux dans la campagne voisine de Karlsruhe, ou vient de refuser une Aida en Suède qui aurait compromis son prochain voyage de noces. Et qui n'accepte rien sans consulter sa professeur.

Depuis septembre 2000, Hélène Bernardy a rejoint la troupe de l'opéra de Karlsruhe, dont le directeur musical n'est autre que Kazushi Ono, futur patron de l'Orchestre de la Monnaie: «Quand j'ai signé mon contrat, je ne savais pas qu'Ono était nommé à Bruxelles. Chemnitz était une excellente maison, mais Karlsruhe est un théâtre plus important, et de situation plus centrale: beaucoup plus de gens peuvent venir me voir et m'entendre sur scène, ce qui est préférable à des auditions.»

Et Karlsruhe n'est jamais qu'à 320 km d'Arlon, où elle a encore récemment participé à la création d'une cantate pour la confrérie du Maitrank. «Je n'ai pas envie d'attraper le gros cou», commente-t-elle. On l'avait perçu.

© La Libre Belgique 2001


Il me reste quelque chose? L'expérience la plus frustrante d'Hélène Bernardy aura sans nul doute été son élimination au stade des huis clos lors de la session 1996 du Concours Reine Elisabeth de chant, alors même qu'elle venait d'être engagée à Marseille: «Un Reine Elisabeth, c'est un investissement: trente-deux morceaux à apprendre, quatre heures de cours privé par semaine. Cela a dès lors été une grande déception, pas seulement pour moi mais pour tous ceux qui m'avaient soutenue, qui avaient déjà pris l'abonnement et qui ne comprenaient pas. Je ne pouvais rien leur dire, puisque je ne comprenais pas moi-même. J'ai demandé à rencontrer les membres du jury, mais on me l'a interdit. Le président du jury m'a appelée et m'a dit que je criais dans les aigus, que je n'avais pas de grave, que mon italien était catastrophique et que je devais retourner à l'école pour apprendre l'allemand. J'ai dit: «Il me reste quelque chose? Qu'est-ce que je fais avec mon contrat?» Aujourd'hui, les gens du Concours m'écrivent régulièrement et me disent qu'ils suivent ma carrière avec intérêt.»