«Die Fledermaus» : ultime provocation

Monument du patrimoine autrichien, «La chauve- souris» de Johann Strauss n'avait plus été donnée au festival de Salzbourg depuis Bruno Walter en 1926. On attendait donc avec impatience la nouvelle production voulue par Gérard Mortier, d'autant qu'il l'avait annoncée comme un acte de résistance au FPO de Jorg Haider, au lendemain de la valse hésitation de sa propre démission, annoncée puis retirée début 2000. Résultat: huées et chahut du public.

NICOLAS BLANMONT
«Die Fledermaus» : ultime provocation
©Festival Salzbourg

ENVOYÉ SPÉCIAL À SALZBOURG

Monument du patrimoine autrichien, «La chauve- souris» de Johann Strauss n'avait plus été donnée au festival de Salzbourg depuis Bruno Walter en 1926. On attendait donc avec impatience la nouvelle production voulue par Gérard Mortier, d'autant qu'il l'avait annoncée comme un acte de résistance au FPO de Jorg Haider, au lendemain de la valse hésitation de sa propre démission, annoncée puis retirée début 2000.

TERREAU DU NAZISME

La pensée forte (?) de la mise en scène d'Hans Neuenfels est simple: la bonne société viennoise du XIXe

qu'illustre la célèbre opérette est le terreau du nazisme. Tous les moyens sont dès lors bons pour asséner la démonstration: transformation de personnages (Eisenstein est déguisé en «général feld-maréchal»), irruption récurrente de nazis dans l'action, images se voulant choc (comme un seau à champagne utilisé pour rincer des mains ensanglantées) ou encore ajout de textes.

Car on parle encore plus que de coutume dans cette «Chauve-souris», au point que le spectacle dure près d'une heure de plus que les versions habituelles. Il y a certes un peu de musique en plus (d'un enregistrement de house music aux premières mesures du boléro de Ravel en passant par une polka de Strauss dansée de façon ostensiblement provocatrice, comme pour éclabousser au passage le concert du nouvel an), mais il y a aussi et surtout des textes (Benn, Kraus, etc.), déclamés dans un style de théâtre militant des années 70 par une actrice à qui a été confié le rôle - largement étendu - de Frosch.

POST SOIXANTE-HUITARD

En réalité, c'est tout le spectacle qui baigne dans la provocation (post) soixante-huitarde: multiplication dès l'ouverture de lourdes allusions sexuelles, remplacement systématique du champagne par de la cocaïne (les serveurs passent avec des plateaux que les invités sniffent) ou de l'ecstasy, invention de nouveaux personnages (les Eisenstein sont flanqués de deux enfants, adolescents demeurés qui finiront par se suicider non sans que le père et le frère aient préalablement tenté de violer la soeur), costumes grotesques...

Le sommet est sans doute atteint avec le fameux couplet d'Orlofsky: le rôle étant confié ici à une sorte de vocaliste quinquagénaire, campé comme un rasta en manque de coke, le fameux air «chacun à son goût» est mal chanté, ce qui provoque la colère de la salle. Aussitôt, sur scène, le choeur semble prendre le parti du public: il siffle tout en cassant des vitres avec des cailloux, à la façon de pogroms de sinistre mémoire. Façon, on l'aura compris, de dire au public: si vous critiquez la mise en scène, c'est que vous êtes vous aussi fascistes.

PORTES CLAQUÉES

Habile, mais facile, et de portée limitée: Neuenfels et Mortier (car le choix d'un metteur en scène qui a aussi visiblement cherché à saccager l'oeuvre est bien la responsabilité artistique du Gantois) en font tellement que cette accumulation de provocations finit par annihiler tout caractère subversif à leur propos - tout ce qui est excessif est insignifiant -, et qu'ils ennuient plus qu'ils ne choquent.

C'est finalement la porte bruyamment claquée par un spectateur mécontent qui déclenche le plus d'applaudissements.

Dommage pour des musiciens qui font les frais de l'ire ou de l'indifférence du public sans être nullement responsables de cette débâcle.

On ne gardera certes pas un souvenir marquant de la distribution, sauf peut-être de l'éblouissante Adèle de la soprano suédoise Malin Hartelius: les autres vont du bon (Elzbieta Szmytka en Rosalinde, Olaf Bär en Falke) au juste suffisant (Christoph Homberger en Eisenstein, Dale Duesing en Frank), voix moyennes rapidement couvertes par l'orchestre alors même que le chef ne joue pas trop fort; on doit par contre louer Marc Minkowski, qui réussit, malgré les longs intermèdes parlés, à conserver la motivation de ses musiciens (l'orchestre du Mozarteum de Salzbourg), mais aussi parce qu'il conduit la partition de manière élégante et raffinée, avec une légèreté aux antipodes de la réalisation scénique. Sa vision de l'oeuvre mériterait d'être réentendue dans des conditions plus normales.

Salzbourg, Felsenreitschule, jusqu'au 31 août; 00.43.662.80.45.579; www.salzburgfestival.com. Diffusion sur Arte le mercredi 29.

© La Libre Belgique 2001


L'humour de MinkowskiDétendu et accueillant peu de temps avant le début de la représentation, Marc Minkowski s'excuse: «On vous a dit? Je préfère ne pas trop parler du spectacle: il y a trop de mousse là-dessus.» Mais sans parler du spectacle - silence éloquent -, Minkowski s'exprime volontiers sur l'oeuvre: «C'est Gérard Mortier qui a eu l'idée de me proposer de diriger «Fledermaus», mais l'oeuvre était sur ma liste de rêve: j'aime beaucoup la musique légère, j'aime lui rendre son intérêt, son suc, sa noblesse, et je commence à en avoir une certaine pratique après «Orphée aux enfers» et «La Belle Hélène».«Cette partition est un vrai plaisir pour un chef d'orchestre. L'ouverture, particulièrement, est sublime, même dangereuse pour un chef d'orchestre, parce que c'est presque supérieur en impact à ce qui suit. La barre est mise très haut, et il faut éviter la chute. Tant de grands chefs l'ont dirigée que c'est à la fois honorifique et intimidant de se dire qu'on vient après eux». La dimension très viennoise de l'oeuvre n'a pas gêné Minkowski: «Au départ, le livret est de culture on ne peut plus française : il est tiré du «Réveillon», une excellente pièce de théâtre de Meilhac et Halévy. Le côté «décadence viennoise du XIXe siècle» se base donc sur un humour très français». Après Harnoncourt et Gardiner, Minkowski est donc le troisième grand baroqueux à s'illustrer dans ce répertoire. Un hasard? «Ces deux mentors, que j'admire beaucoup, sont ceux aussi qui font tout le répertoire en général - romantique ou XXe siècle, symphonique ou lyrique - de façon réfléchie et juste: ce qui compte, c'est la curiosité de répertoires et d'époques différentes. Peut-être le fait d'avoir manié des ouvrages baroques qui nécessitent une réflexion musicologique et une analyse du contexte aide-t-il pour la musique légère: elle aussi est tributaire du contexte musical ou social de son époque.» © La Libre Belgique 2001