Le retour à Néron et Poppée

Quinze ans après une mémorable production donnée à l'Opéra de Montpellier - l'enregistrement réalisé dans la foulée est toujours disponible chez Harmonia Mundi - René Jacobs revient au «Couronnement de Poppée». Créé au Théâtre des Champs-Élysées, le spectacle ira ensuite à l'Opéra du Rhin puis à Berlin avant de finir son périple à Bruxelles.

NICOLAS BLANMONT

ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

Quinze ans après une mémorable production donnée à l'Opéra de Montpellier - l'enregistrement réalisé dans la foulée est toujours disponible chez Harmonia Mundi - René Jacobs revient au «Couronnement de Poppée». Créé au Théâtre des Champs-Élysées, le spectacle ira ensuite à l'Opéra du Rhin puis à Berlin avant de finir son périple à Bruxelles. Pour l'occasion, le chef belge retrouve David Mc Vicar, avec lequel il avait déjà collaboré pour «Agrippina» à la Monnaie, et la rencontre est à nouveau fertile: rarement le chef-d'oeuvre de Monteverdi a paru aussi actuel.

Hip-Hop et Apostrophes

Si «L'Incoronazione di Poppea» nous parle autant ici, ce n'est pas tellement parce que le metteur en scène britannique a, comme pour «Agrippina», joué la carte de l'actualisation. Certes, on se divertit beaucoup de voir Néron en gouape rasta, Poppée en baby-doll capricieuse fumant au petit-déjeuner ou revenant de son shopping en raccrochant son portable quand Othon (costume gris de businessman) tente de l'émouvoir, ou encore Arnalta et la Nourrice en ménagères américaines, bigoudis pour l'un (il s'agit de rôles travestis!) et tailleur moulant pour l'autre. Il y a même des scènes de virtuosité théâtrale jubilatoire, comme la critique de Sénèque par un Valletto façon hip-hop, ou la mort de Sénèque sur le plateau d'un simili-Apostrophes où il est venu présenter son dernier ouvrage. Evidemment, on peut trouver que McVicar en fait parfois un peu trop (le duo Néron/Lucain chanté sur le cercueil de Sénèque avec des réminiscences de «Cabaret» ou d'«Orange mécanique»), qu'il nous ressert les ficelles d'«Agrippina» ou, surtout, qu'il néglige les passages d'émotion à trop forcer sur la dérision.

Voix et physiques

Mais plus encore que de ces images fortes, la crédibilité du propos naît d'une direction d'acteurs rigoureuse, ainsi que d'une mise en exergue de tout le climat de sensualité et d'érotisme qui sous-tend l'oeuvre. Le propos fait mouche, d'autant que la distribution est splendide tant par la qualité des voix mais aussi par l'adéquation des physiques à chaque personnage.

Bergonzi ou Vickers en Néron, Christoff ou Ghiaurov en Sénèque, Van Dam en Othon, Bumbry ou Lott en Poppée: nombre de grands chanteurs se sont essayés à ce «Couronnement», mais la nouveauté est qu'ils le fassent désormais dans des productions sur instruments d'époque (l'excellent Concerto Vocale), avec un chef d'expérience dans ce répertoire.

Ici, le plateau est dominé par l'éblouissant Néron d'Anna Caterina Antonacci, entourée de l'excellente Patrizia Ciofi (Poppée) et d'une Anne-Sofie Von Otter vocalement grandiose (Octavie) même si elle semble avoir plus de difficultés à se fondre dans la mise en scène. Les deux dernières campent également la Fortune et la Vertu dans le prologue.

A leurs côtés, on retrouve avec plaisir Lawrence Zazzo, un des meilleurs contre-ténors du moment (Othon), son collègue Dominique Visse (campant une nouvelle fois une inénarrable Nourrice, aux côtés de l'Arnalta non moins délirante de Tom Allen) ou la basse Antonio Abete, excellent Sénèque. Belles découvertes enfin que le couple Valletto et Damigella: la soprano Amel Brahim-Djelloul, native d'Alger qui campe également l'Amour, et Mariana Ortiz-Frances, soprano vénézuélienne qui étudie à Bruxelles.

Tous évoluent avec aisance sous la direction éclairée et attentive de René Jacobs, qui a quelque peu revu son édition de la partition mais en conservant ses options principales, qu'il s'agisse de la typologie vocale, du continuo étoffé ou surtout de cet équilibre qu'il sait ménager entre authenticité et impératifs théâtraux.

Paris, Théâtre des Champs-Élysées, le 23 octobre à 19h30. Diffusion sur France-Musiques le 8 novembre. A la Monnaie, à Bruxelles, en mars 2006 (distribution en cours).

© La Libre Belgique 2004