Les séductions fallacieuses de «Julie»

Une histoire qui n'est ni banale ni grandiose, une histoire possible quoique rare, une histoire cruelle, où il n'y a ni mal ni bien et dont les lectures sont multiples: c'est l'histoire de «Mademoiselle Julie» dont, en 1888, l'écrivain suédois August Strindberg fit son fer de lance.

Les séductions fallacieuses de «Julie»
©Ruth Walz
Martine D.Mergeay

Une histoire qui n'est ni banale ni grandiose, une histoire possible quoique rare, une histoire cruelle, où il n'y a ni mal ni bien et dont les lectures sont multiples: c'est l'histoire de «Mademoiselle Julie» dont, en 1888, l'écrivain suédois August Strindberg fit son fer de lance. Dans une préface aussi révolutionnaire que le sera plus tard le manifeste d'Antonin Artaud, Strindberg explique avec sobriété l'ambition de sa pièce: il s'agit, pour lui, de multiplier les pistes de compréhension des personnages et des situations, et pour le public, d'échapper aux simples identifications et de saisir l'obscur, ou le paradoxal, comme sources de cheminements intérieurs. Ainsi, «Mademoiselle Julie», devenue à l'opéra «Julie» décrit une nuit, celle de la saint Jean - en Suède, le jour y tombe à peine - durant laquelle trois personnages nouent leurs destins. L'action se passe dans la cuisine d'un château. On y découvre Kristin, la cuisinière, Jean, son fiancé, camériste du comte, et Julie, l'héritière, perturbée par la rupture récente de ses fiançailles et jetant son dévolu sur le jeune domestique. L'atmosphère est chaude, sensuelle, les feux brûlent au dehors, le vin et la bière coulent, les sens s'éveillent, les barrières tombent. En présence de Kristin, somnolente, la belle châtelaine entreprend de séduire Jean, s'offre à lui et l'emmène dans sa chambre. A leur retour, la donne a changé : Jean, l'ambitieux, renoue promptement avec la réalité et construit des projets; Julie reste dans sa quête et ses souffrances; Kristin, revenue au petite matin, comprend l'infidélité de Jean et réintroduit la morale et la religion au centre des échanges. Aucune issue pour Julie: Jean l'encourage à se tuer, ce qu'elle fera - avec le rasoir de son père.

Les ors de Boesmans

Que ceux que la violence du sujet inquiète se rassurent : la musique de Philippe Boesmans se charge de recouvrir d'hyacinthe et d'ors toute allusion scabreuse. Le compositeur, on le sait, a choisi la voie chambriste: 18 instruments - où les vents et les percussions dominent - sont impliqués dans l'action dramatique et psychologique, au même titre que les chanteurs, il s'agit bien d'un «drame musical» au sens wagnérien du terme. La scène d'ouverture - où Kristine chantonne sur fond quasi imperceptible de battement de tambour (timbales) - est révélatrice de tout ce qui va suivre et c'est d'ailleurs ce même battement lourdement amplifié (et d'une étonnante banalité) qui accompagnera la mort de Julie une bonne heure plus tard. Entre-temps, sous la conduite limpide de Kazushi Ono, on aura savouré le subtil foisonnement sonore «à la Boesmans», allusif, symbolique, parfois simplement illustratif, mais toujours d'un grand raffinement; les fugitives citations (telles les formules «träumerisch» à la harpe et au célesta inspirées du «Rosenkavalier» de Strauss); enfin, le traitement magnifique de la voix, l'intelligibilité du texte et la prosodie parfaite.

Pour tenir les trois rôles archétypiques imaginés par les auteurs, trois interprètes exceptionnels, à tous points de vue. La jeune soprano suédoise Kerstin Avemo, campe une Kristin nordique et provinciale, aussi menue dans son corps que forte dans sa tête, impression renforcée encore par d'incroyables facilités dans l'aigu et un jeu précis et félin. Dans le rôle de Jean, le baryton britannique Garry Magee mêle avec aisance (vocale et scénique) l'intelligence rouée de l'ambition, et la violence du désir. Quant à Malena Ernman, elle est une Julie tellurique, d'une beauté androgyne irrésistible, et d'un engagement dramatique qui ferait presque peur, d'autant que la mezzo suédoise n'hésite pas à mettre sa voix - longue et très modulée - au service des accents les plus rauques et les plus violents de la partition.

La mise en scène de Luc Bondy - qui signe aussi le livret - s'inscrit dans les décors stylisés et suggestifs de Richard Peduzzi: cuisine aux tons froids, hautes parois et fenêtres en meurtrières, esthétique contemporaine et abstraite adoucie par les accessoires «sensoriels» (pommes, fleurs, cellier, animaux domestiques) et des costumes XIXe. Les lumières sont superbes, et la direction d'acteur d'un réalisme minutieux, contribuant encore à rapprocher les personnages du spectateur.

Comme on le lit, les qualités de cette production abondent. Il lui manque pourtant deux éléments pour réellement convaincre: la radicalité (on pourrait dire la «cruauté») et la complexité (les «couches» de sens). Le mélange du réalisme visuel de Bondy et de la sensualité sonore de Boesmans maintiennent la pièce dans un climat d'aimable quotidien, sans échappées particulières vers un quelconque invisible (ou indicible), sans révélation et sans douleur. Dans ce contexte, la mort de Julie, hyperdramatisée, tombe à plat, et on comprend mal l'intérêt à donner une forme aussi luxueuse à ce qui ne parvient pas à se démarquer du fait divers, si émouvant soit-il.

Avec, en deuxième distribution: Davide Damiani (Jean), Tove Dahlberg (Julie) et Hendrickje van Kerckhove (Kristin).

Jusqu'au 23 mars. Tél. 070.233.939, Webwww.lamonnaie.be.

Le 19 mars, dans l'opération Jeunes «Take a Note», infos: 02.229.13.37.

© La Libre Belgique 2005