Benjamin Biolay entre foi et voix

L'omniprésent Caladois sort son troisième solo en quatre ans: «A l'origine ». Ce disque reflète chez lui un penchant pour la musique sacrée.Benjamin Biolay se pose aussi en défenseur du Pape hier inhumé.

DOMINIQUE SIMONET
Benjamin Biolay entre foi et voix
©D.R.

ENTRETIEN

L'un de ses titres de gloire est d'avoir favorisé, avec Keren Ann, le come-back d'Henri Salvador en 2000 grâce à la chanson «Jardin d'hiver». Mais Benjamin Biolay est surtout un homme à femmes: Françoise Hardy, Isabelle Boulay, Jane Birkin, Juliette Gréco, Keren Ann, Valérie Lagrange ou sa soeur Coralie Clément ont, toutes, bénéficié de sa collaboration en tant qu'auteur, compositeur, instrumentiste, arrangeur ou réalisateur. Ce natif de Villefranche-sur-Saône (1973) sait faire beaucoup de choses, lui qui a appris le violon au conservatoire de Lyon, puis le tuba, le trombone, la guitare, le piano...

Artiste, le beau-fils de Catherine Deneuve - dont il a épousé la fille, Chiara Mastroianni - est aussi un homme de convictions. Militant, colleur d'affiches pour le PS français aux présidentielles de 1988, il en connaît un bout sur la politique. Alors qu'il vient de terminer la réalisation du nouvel album d'Hubert Mounier, ex-Affaire Louis Trio, Benjamin Biolay publie «A l'origine», son troisième album solo, de loin le plus réussi, le plus sombre aussi.

Dans cet album, le son est grandiose, un peu comme dans les réalisations de Phil Spector pour les Beatles, Ike & Tina Turner, les Crystals ou les Ronettes...

Un moment ça m'a travaillé de m'attaquer à son «Wall of sound», quand j'étais plus jeune. Mais Phil Spector empilait beaucoup de sons identiques, cela crée une phase qui lisse beaucoup l'écoute. Dans ce cas, le play-back a beaucoup de gueule mais manque de profondeur. La méthode spectorienne du mur du son annihile l'énergie en général. Génial comme il est, de nos jours, il aurait fonctionné autrement avec l'aide de l'électronique.

Plusieurs chorales interviennent, pour faire mode?

Cela m'est venu la première fois sur un disque pour Keren Ann, «La disparition», où j'avais utilisé des choeurs d'enfants, un clavecin et des choses comme ça, mais enregistrés en studio. J'étais frustré parce que ne s'y retrouvait pas la magie de ces voix blanches qu'on trouve dans la musique sacrée interprétée dans une basilique. Là, il était évident qu'il fallait les enregistrer dans une église, et on a retrouvé ce son qui ressemble un peu à la lumière divine sur les tableaux de la Renaissance.

NI DOGMATIQUE NI PRATIQUANT, JE SUIS CROYANT».

Vous aimez la musique sacrée?

Oui, j'aime la musique en général, la musique sacrée particulièrement, mais elle peut l'être involontairement comme le «Love Supreme» de John Coltrane, qui est quand même un dialogue avec Dieu. Mysticisme et musique sont deux choses qui m'intéressent énormément. J'ai toujours aimé les cantiques, et les deux requiems les plus extraordinaires, celui de Mozart et celui de Fauré, qui ne sont pas tristes... En plus, d'un point de vue de simple amateur de belles choses, j'aime tout le décorum qui va avec la plupart des grandes religions monothéistes. Au-delà de ça, la musique sacrée m'a toujours fait de l'effet, peut-être parce que, même si je ne suis ni dogmatique, ni pratiquant, je suis croyant.

Que pensez-vous de l'importance donnée à la mort du Pape?

J'ai toujours été un ardent défenseur du Pape. J'ai toujours trouvé que le procès que lui faisaient les sociétés contemporaines, des gens qui vivent dans un Disneyworld absolu, ce procès était d'une grande facilité. Après tout, d'autres autorités religieuses condamnent l'homosexualité comme un crime, vont beaucoup plus loin dans l'intégrisme moral, dans le conservatisme absolu. Lui était quand même un grand homme d'Etat, et il a fait des choses importantes politiquement. Par contre, que les gens se mettent en transe subitement après l'avoir décrié pendant des années, là je comprends moins. Il y a une année où tout le monde s'est mis à écouter du Daniel Balavoine juste parce qu'il était mort...

Vous avez tout suivi?

Honnêtement non, mais quand j'ai entendu la première dépêche, j'ai pensé à tout ce que cela signifiait, changer de Pape, etc. Le conclave, l'histoire de la fumée noire ou blanche, c'est tripant quand on est un peu gamin, non? Moi, le premier qui entend parler de fumée blanche, je lui demande de m'envoyer un SMS pour que je sois devant ma télé lorsque le vicaire ou je ne sais pas qui dira «Habemus papam», et qu'on verra la tête du nouveau Pape. C'est un moment historique, je vis dans un pays d'obédience catholique à la base, et c'est le chef des croyants de mon pays.

Travailler pour son compte, ça change quoi?

C'est une responsabilité plus lourde, le recul n'existe pas et je n'ai pas la possibilité de fantasmer une interprète. Le travail est beaucoup plus intense et impliquant lorsqu'on va jusqu'au bout du processus.

Fantasmer l'interprète?

Oui, beaucoup, je la magnifie, j'essaie de regarder l'essence de ce qui me touche en elle. C'est aussi une façon de se travestir et de se dire que je suis cette personne. Comme chaque garçon, même hétérosexuel, j'ai une part de féminité qui est développée. J'aime beaucoup m'imaginer femme. Cette part de féminité chez moi n'est pas cachée, pas honteuse et, plutôt que de la garder pour moi, je m'en sers.

Votre voix est très naturelle ici.

Longtemps, j'ai cherché à interpréter comme le font tous les chanteurs, et je ne m'y retrouvais vraiment pas. A partir du moment où je me suis mis à composer de façon régulière pour les autres, j'ai dû faire les voix témoins de la manière la plus intelligible et la plus précise qui soit. Je ne pouvais pas du tout interférer dans une quelconque interprétation future, je chantais donc de manière très simple, un peu comme on parle, dans un registre plus ou moins grave. Et lentement, cela s'est installé. Maintenant, j'ose ouvrir les vannes et chanter un peu plus, parce que la voix est ce qu'on appelle placée.

A quoi tient le côté sombre de l'album?

Le 11 septembre 2001, on est entré de plain pied dans le XXIe siècle, et ça n'avait rien d'amusant. Je trouve très flippant que toute une frange de l'islam se soit radicalisée de la sorte, en contradiction avec ce que disent les textes religieux, interprétés de façon sibylline. Voir la première puissance du monde entre les mains de fondamentalistes religieux est tout aussi inquiétant. Le ciel sur le monde s'est singulièrement assombri.

Vous croyez encore en l'homme?

Oui, surtout en la femme... Il y a toujours eu de grands tarés qui ont précipité des foules dans le chaos, mais aussi deux ou trois grands hommes pour nous tirer de la merde. Pour un Hitler, il y a un de Gaulle et un Churchill. J'espère qu'on en fabriquera des nouveaux comme ces derniers.

Disque «A l'origine», Virgin 873621, EMI.

Webhttp://www.benjaminbiolay.com

© La Libre Belgique 2005