La France à l'heure Janacek

Terre de tradition lyrique mais parfois un peu trop portée sur la tradition, la France a longtemps été rétive à la découverte de Leos Janacek. «Jenufa», par exemple, l'oeuvre qui avait valu au compositeur tchèque la notoriété internationale au tournant des années 20, ne fut donnée à l'Opéra de Paris qu'en 1981, et encore était-ce en version française.

Nicolas Blanmont

Terre de tradition lyrique mais parfois un peu trop portée sur la tradition, la France a longtemps été rétive à la découverte de Leos Janacek. «Jenufa», par exemple, l'oeuvre qui avait valu au compositeur tchèque la notoriété internationale au tournant des années 20, ne fut donnée à l'Opéra de Paris qu'en 1981, et encore était-ce en version française. Il aura fallu attendre le XXIe siècle pour que l'Hexagone le reconnaisse comme un des plus grands compositeurs d'opéra du XXe siècle. Une consécration qui n'est pas venue avec le jubilé de 2004 (Janacek naquit en Moravie en 1854), mais quelques mois plus tard sous l'impulsion des directeurs -belges- des deux premières scènes lyriques françaises: Paris et Lyon.

Comme la Tétralogie

Dans la capitale des Gaules, Serge Dorny propose un véritable festival Janacek. Depuis le 10 mai et jusqu'au 3 juin, il programme en effet en alternance «Jenufa», «Katia Kabanova» et «L'affaire Makropoulos», ces deux derniers n'ayant même jamais été donnés à Lyon. Les trois ouvrages sont donnés comme un cycle façon Tétralogie wagnérienne, dans des magnifiques mises en scène de l'Allemand Nikolaus Lehnhoff, prestigieux disciple de Wieland Wagner qui avait créé ces trois productions au festival de Glyndebourne, mais n'avait jamais eu la possibilité de les réunir ainsi dans une telle perspective. La distribution est à la hauteur de l'ambition du projet, avec des chanteurs revenant dans chaque spectacle mais aussi Anja Silja chantant Kostelnicka dans «Jenufa» et Emila Marty dans «L'affaire Makropoulos», deux rôles que la grande soprano allemande avait d'ailleurs déjà interprétés à la Monnaie.

La Kostelnicka d'Anja Silja à Bruxelles, c'était en 1987 sous le règne de Gérard Mortier, dont Serge Dorny était à l'époque un des collaborateurs. Mortier a toujours été un ardent défenseur de Janacek: après avoir proposé à la Monnaie «Katia Kabanova», «La petite renarde rusée», «Jenufa» et «De la maison des morts», il avait proposé, dès sa première saison au festival de Salzbourg, une nouvelle production de «De la maison des morts». Ce spectacle salzbourgeois, le Gantois a tenu à la faire figurer dans sa première saison comme directeur de l'Opéra de Paris, mais avec un atout supplémentaire: les débuts de José Van Dam, dans le rôle de Goriantchikov.

D'après Dostoïevski

Ultime opéra de Janacek, créé à titre posthume en 1930, «De la maison des morts» s'inspire du roman autobiographique homonyme de Dostoievski, souvenir d'un séjour au bagne pour participation à un complot révolutionnaire. L'opéra adopte une narration inhabituelle, suite de scènes et de récits individuels plus que construction en crescendo. Il s'ensuit un côté un peu linéaire de l'oeuvre, qu'accroît ici la direction musicale de Marc Albrecht, chef assurément talentueux, mais qui soigne un peu trop les couleurs au détriment de la tension dramatique.

Le spectacle mis en scène par Klaus Michael Grüber tire sa force de la scénographie du peintre et écrivain espagnol Eduardo Arroyo: loin de faire une lecture littérale de la noirceur de l'univers carcéral, décors et costumes jouent sur la poésie et le rêve, transposant l'action dans un monde irréel. Comme si, plus encore que les murs façon blocs Ytong, c'était l'ensemble de la nature qui était outil d'enfermement.

Requérant près d'une vingtaine de solistes mais durant à peine nonante minutes, «De la maison des morts» n'est pas un opéra qui permet aux chanteurs de briller longtemps: les rôles sont le plus souvent courts, ce qui n'exclut pas qu'ils soient exigeants. La distribution réunie à la Bastille est pleinement à la hauteur du projet, avec mention spéciale pour Jerry Hadley (Skouratov), Gaële Le Roi (Alieia), Johan Reuter (Chichkov) et bien sûr José Van Dam (Goriantchikov), l'aristocrate envoyé par erreur au bagne et tabassé avant d'être libéré avec des excuses, le temps d'une plongée dans l'enfer.

Lyon, Opéra, les 1er, 2 et 3 juin; Webhttp://www.opera-lyon.com; les trois spectacles de Glyndebourne existent en DVD chez Arthaus et Warner.

Paris, Opéra Bastille, les 30 mai, 1er, 6, 9 et 12 juin; Webhttp://www.operadeparis.fr; retransmission sur France Musique le samedi 11 juin à 19h.

© La Libre Belgique 2005