Cecilia et les interdits de Rome

Quand en 1706 le jeune Georg Friedrich Haendel arrive à Rome, débarquant à 21 ans de sa Saxe natale, l'opéra est interdit dans la ville éternelle. Se méfiant de cette musique qui met en scène des sujets profanes et favorise le travestissement et autres pratiques qu'il juge sulfureuses, le Pape Clément XI a profité des tremblements de terre qui ont secoué la ville pour décréter, au titre d'action de grâces, une interdiction de tout spectacle pendant cinq ans.

Cecilia et les interdits de Rome
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NICOLAS BLANMONT

RENCONTRE

Quand en 1706 le jeune Georg Friedrich Haendel arrive à Rome, débarquant à 21 ans de sa Saxe natale, l'opéra est interdit dans la ville éternelle. Se méfiant de cette musique qui met en scène des sujets profanes et favorise le travestissement et autres pratiques qu'il juge sulfureuses, le Pape Clément XI a profité des tremblements de terre qui ont secoué la ville pour décréter, au titre d'action de grâces, une interdiction de tout spectacle pendant cinq ans. C'est l'Opera proibita, titre justement du nouvel album de Cecilia Bartoli: «L'Eglise se méfiait de ce qui se passait sur scène, mais aussi derrière la scène ou dans la salle. Il y avait des intrigues politiques, amoureuses, le Vatican n'arrivait plus à contrôler la situation et c'est pour cela qu'ils ont décidé d'interdire l'opéra, et même de détruire un théâtre à Rome.»

Mais quelques cardinaux (!), lettrés éminents amateurs de musique et protecteurs des arts tentent de contourner ce veto en faisant donner, dans leurs palais, des oratorios: sujets bibliques ou allégoriques (certains cardinaux signent même eux-mêmes les livrets), absence de mise en scène et de costumes mais, pour le reste, écriture instrumentale et vocale dont la virtuosité et le brillant n'ont pas grand-chose à envier à celle de l'opéra. «Ottoboni, Pamphili étaient de grands amateurs d'opéra. Et la musique qu'ils font représenter est pleine d'expressivité, de sensualité et de couleur: c'est l'opéra qui continue sous forme d'oratorio.» Haendel, par exemple, reprendra une sarabande instrumentale de son opéra hambourgeois «Almira» pour en faire, dans l'oratorio «Il Trionfo del tempo e del disinganno», le sublime air «Lascia la spina», avant de le réutiliser quelques années plus tard à Londres comme lamento d'Almirena dans «Rinaldo» («Lascia ch'io pianga»): «D'une oeuvre à l'autre, les textes changent, et donc les sentiments également. Ce qui sera un lamento dans «Rinaldo» est ici un air où le Plaisir incite la Beauté à profiter de la vie. Mais les structures sont les mêmes, même si les oratorios sont généralement plus courts.»

Minkowski

C'est justement cet oratorio de Haendel créé à Rome en 1707 qui a amené Cecilia Bartoli à s'intéresser à ce répertoire et à en faire, après les airs d'opéra de Vivaldi -plus de cinq cent milles exemplaires vendus, chose rare dans le monde classique-, Gluck et Salieri, le quatrième de ses albums thématiques. La chanteuse italienne a eu l'occasion de chanter dans l'oeuvre lors d'une production scénique donnée à l'Opéra de Zurich sous la direction de Marc Minkowski, et c'est donc tout naturellement qu'elle a fait appel au chef français et à ses musiciens du Louvre pour l'accompagner dans cet enregistrement.

«Il faut imaginer le jeune Haendel qui traverse l'Allemagne et arrive à Rome. Rome, à l'époque, est un théâtre d'architecture et d'antiquité, et nous avons essayé de recréer ce qu'avaient pu être ses impressions. Assez naturellement, nous avons ajouté d'autres compositeurs actifs à Rome au même moment, «émigrés» eux aussi: Alessandro Scarlatti, vendu de Palerme, ou Antonio Caldara, le Vénitien. Il y avait aussi Corelli, mais il n'a pas écrit pour la voix.» Née à Rome, Cecilia Bartoli se montre particulièrement sensible à ce projet qui célèbre sa ville. Dans la musique, mais aussi dans la présentation, tout en références à «La dolce vita» de Fellini, en ce compris le bain nocturne dans la fontaine de Trevi: «Je voulais apporter autant de soin au visuel du disque qu'à la musique, mais comment le faire? Je souhaitais trouver un parallèle avec notre Rome moderne, et je l'ai trouvé en 1958. Pie XII avait eu un pontificat assez sévère, n'acceptant pas la vie nocturne à Rome: les jeunes sortaient peu et ne pouvaient s'amuser. A sa mort en 1958, il y a eu une sorte d'explosion, que traduit parfaitement «La dolce vita» de Fellini. Et à la sortie du film en 1960, le Vatican a d'abord cherché à le faire interdire, et ce sont quelques cardinaux plus éclairés qui s'y sont opposés, soulignant que le film n'avait rien d'anti-catholique. C'est un des messages de la couverture du disque; l'autre est que, pas plus qu'on ne peut arrêter l'eau, on ne peut arrêter l'art.»

© La Libre Belgique 2005