Hélène Grimaud: perdre ses repères

Le don: ce qu'on a reçu à la naissance ou la capacité de donner? La vie d'Hélène Grimaud est une forme de réponse. Née au début des années 70 à Aix-en-Provence, elle a grandi dans une famille ouverte aux arts, dont elle parle toujours avec reconnaissance, même si la vie à Aix lui semblait ennuyeuse à mourir...

MARTINE D. MERGEAY

ENTRETIEN

Le don: ce qu'on a reçu à la naissance ou la capacité de donner? La vie d'Hélène Grimaud est une forme de réponse. Née au début des années 70 à Aix-en-Provence, elle a grandi dans une famille ouverte aux arts, dont elle parle toujours avec reconnaissance, même si la vie à Aix lui semblait ennuyeuse à mourir... Repérée à onze ans par Pierre Barbizet au conservatoire de Marseille, admise l'année suivante au conservatoire de Paris où elle obtient tous les prix, accueillie au Midem en 1987, elle est immédiatement saluée par la critique et enchaîne depuis lors les succès. Alertée par les questions a question de la sauvegarde des loups, elle fonde en 1999, à New York, un centre destiné à leur conservation. Dans la foulée, elle signe deux livres chez Laffont, «Variations sauvages» et «Leçons particulières», dans lesquels elle confie ses réflexions et ses doutes.

Son dernier disque est consacré au couple Schumann et à Brahms: concerto pour piano de Robert avec la Staatskepelle Dresden dirigée par Esa-Pekka Salonen, lieder de Clara sur des poèmes de Rückert avec la mezzo Anne-Sophie von Otter, sonate pour piano et violoncelle op. 38 de Johannes, avec Truls Mork, et, de Brahms encore, les rhapsodies 1 et 2 pour piano. Tout un contexte qui incita Hélène à s'immerger dans cette famille particulière, les Schumann et leur cher Johannes, à en relire la correspondance, à méditer sur les sentiments qui y circulaient (textes publiés dans la pochette du disque).

Nous avons rencontré la pianiste au Sheraton de Bruxelles National, le lieu le moins romantique qu'on puisse imaginer, où Hélène - devenue brune et d'autant plus réelle - nous accueille en jeans et en pull, chevelure en bataille, pas de maquillage. La voix est douce mais le débit rapide et continu («après huit heures d'interview, si je m'arrête, je tombe...», convient-elle en souriant), son attitude est ouverte, mesurée, bienveillante. Une sage...

Labyrinthe schumannien

L'entretien roule sur Schumann: Robert, pianiste, compositeur et écrivain, n'était-il pas, comme elle, à la croisée de la musique et des mots? «Je ne m'attendais pas à ce parallèle mais en effet, même s'il n'est pas le seul, Schumann est le musicien des mots par excellence. Il éprouvait le besoin de retranscrire en musique les rythmes verbaux, de faire communiquer la poésie de la musique et celle des mots. Alors qu'il s'est exprimé si intensément en musique, il voulait aussi verbaliser sa pensée. Et donc la trahir.» Et vous? «Dans mon travail d'écriture, j'accepte de me mettre en danger, de me trouver au milieu de la rivière, sans savoir comment j'atteindrai l'autre rive et sans retour possible, de perdre mes repères et mon identité, j'accepte que mon écrit ne soit que le faible reflet de ce que je voulais exprimer, qu'il ait sa vie propre. Il en va de même pour mon travail de musicienne, c'est à ces conditions que je peux être «medium». Entendez : medium entre le compositeur et le public.» Hélène Grimaud est souvent présentée comme la championne de la sensibilité, de l'expression directe, de la passion, etc. C'est sans doute ainsi qu'elle apparaît au concert, mais à l'écoute de son dernier disque, on est surtout frappé par le côté analytique et structuré de son interprétation. «Eh oui, je ne sais pas trop parler de tout ça (!) mais ça correspond à mon idée de réconcilier les contraires. Dans Schumann, si toutes les identités ne sont pas réunies, on passe à côté de l'essentiel. C'est sans doute pourquoi je travaille beaucoup la musique de Schumann mentalement, pour garder son exubérance, sa fraîcheur.» Mentalement? «Sur partition plus qu'au piano, tout en recherchant une image sonore très précise, mise en parallèle avec une sensation physique - globale - du résultat. De façon à pouvoir progresser dans le «labyrinthe schumannien», cette essence poétique qui guide ma recherche d'interprétation.»

Vouloir le bien de l'autre

Hélène a rencontré Schumann tôt dans l'enfance et ce dernier fut d'emblée une forte image d'identification. Aujourd'hui, c'est le couple formé par Robert et Clara qui retient son attention: «Le véritable amour entre deux êtres est de ne rien attendre de l'autre, ne rien espérer, juste vouloir son bien. Clara et Robert en sont un exemple magnifique, ils sont arrivés à transcender leurs turpitudes et leur besoin de sécurité, et à élever leurs sentiments à ce qui est le plus noble, par le respect de la liberté artistique de l'autre.» La fin solitaire de Robert, dans un asile d'aliéné, continue pourtant à poser problème... «C'est vrai que c'est étrange, et ça le restera. Peut-être une culpabilité de Clara liée à sa relation avec Brahms? Mais ça ne fait qu'augmenter ma tendresse pour les personnages. On n'est pas à l'abri du naufrage, l'important est de garder le désir d'avancer, de tracer sa vie, à une certaine hauteur.»

La responsabilité de l'artiste aujourd'hui? «Témoigner tout haut de la capacité de la beauté à sauver le monde.» Que penser alors de la réflexion de René Jacobs, à propos de l'«Orfeo» de Monteverdi rebaptisé par lui «drame de l'arrogance»: «Si notre art pouvait changer le monde, ça se saurait». «On peut en effet en douter tous les jours. Mais la perte des illusions donne lieu à un dépassement de soi-même. Et de toute façon, on ne peut que continuer...»

Dont acte: Hélène Grimaud joue pour Amnesty International et contre les violences faites aux femmes. C'est elle-même qui nous remet le document d'info...

Mardi 13 décembre à 20h au palais des Beaux-Arts de Bruxelles - Au programme: Chopin, Brahms, Rachmaninov - 02.507.82.00 - Webhttp://www.bozar.be

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