Grand Corps Malade dompte les mots

Qui aurait cru, il y a six mois à peine, que Grand Corps Malade déclinerait son effigie sur des tee-shirts et écoulerait 300 000 albums (dont 10 000 en Belgique) ? Et pourtant, le gaillard est aujourd'hui en bonne voie de starification : il est des signes qui ne trompent pas, comme remplir le Bataclan pendant deux semaines.

Nicolas De Kuyssche

Qui aurait cru, il y a six mois à peine, que Grand Corps Malade déclinerait son effigie sur des tee-shirts et écoulerait 300 000 albums (dont 10 000 en Belgique) ? Et pourtant, le gaillard est aujourd'hui en bonne voie de starification : il est des signes qui ne trompent pas, comme remplir le Bataclan pendant deux semaines. Charles Aznavour et le ministre français de la Culture y étaient aussi, preuve que Grand Corps Malade intrigue, qu'on va le voir pour l'avoir vu, plus par curiosité que par allégeance.

Car pour qu'il y ait allégeance, il faudrait déjà qu'il y ait chapelle. Or, ici, on vacille d'un genre à l'autre, entre concert et seul-en-scène, entre musique et mots, entre récital et "attentat verbal". Si bien que la première partie est assurée par le Comte de Bouderbala, un disciple de Debbouze, pour qui "le slam c'est le cousin du rap, mais un cousin qui a été à l'école". Ce n'est pas faux. Mais un cousin récessif alors, qui a abandonné les beats hip-hop pour scander les textes a cappella.

"Monsieur Malade", comme dit le Comte, n'est plus à proprement parler un slameur dès lors qu'il renoue avec des musiciens. Cordes, guitare, percus et piano se fondent en un tapis sonore, comme une musique de film. Une musique un peu balourde, peut-être, mais qui a le mérite de laisser la primauté à cette voix de basse enveloppante - élégante séquelle d'une trachéotomie - qui déblatère des vers sans en avoir l'air. Des mots forts, incontestablement, mais dont la candeur irrite parfois. Force est de constater que, si Grand Corps est le premier à être starifié, il n'est cependant pas un prodige du slam : il peine à éviter les poncifs et les rimes enfantines.

Reste que sa prestation est une belle performance. Une heure et demie de mots déclamés dans deux mètres carrés - il ne quitte pas sa béquille -, et jamais d'ennui.

C'est que Grand Corps entretient un émouvant rapport à sa banlieue, à la quotidienneté, à son handicap - un accident l'a laissé à moitié paralysé - et à son art. Rêveries d'un promeneur solitaire, déclaration d'amour à sa béquille, ébahissement poétique sur le mode "Les mots sont nos alliés, on les aime comme maître Capello/Puis on les laisse s'envoler en musique ou a capella".

Quelques interventions de complices slameurs dispersés dans la salle, et le dompteur de mots, sincèrement humble, se décomplexe ("Je me prends pour un poète, pt'être un vrai, pt'être un naze/Je suis parmi tant d'autres un simple chercheur de phases") avec humour ("Même si je ne fais ni du Rimbaud ni du Shakespeare, j'sais qu'y a pire/Je te jure, respire ! Je pourrais faire du Britney Spears"). Ce qui séduit, surtout, ce sont les performances langagières propres au slam, lorsque "vierge effarouchée" devient "verge effarouchée", "mes vertus" se déclinent en "m'évertue" et "mes vers tuent", "contexte" se confond avec "con d'texte". Raymond Devos aurait aimé.

Retour au texte

Grand Corps Malade a le mérite de donner au slam les plus belles scènes. Ce qui augure un retour au texte pur et dur qui, dans cette salle parisienne, semble séduire un public on ne peut plus bigarré : aussi bien les ados que ceux qui se languissent depuis Léo Ferré et compagnie. Puisque le slam se vend, une brèche s'ouvre, qui pourrait peut-être amener les poètes à reprendre le micro. Rien que cela vaut déjà une standing ovation au Bataclan qui, pour quelques soirs, a renoué avec sa tradition de cabaret franco-français.

Grand Corps Malade sera le 17/11 à la Maison folie à Mons, le 18/11 à la Maison de la culture de Tournai, et le 09/03/07 au Cirque Royal de Bruxelles. Son album, "Midi 20", est sorti chez Universal en avril dernier.

© La Libre Belgique 2006


Vague de Slam "Je suis prof de français dans un Lycée Pro de la Loire et depuis que j'ai entendu les textes, je ne vois pas comment ne pas les faire partager aux élèves et peut-être faire un travail plus approfondi sur le slam et l'écriture." Ils sont légion, les profs de français, à glisser des messages sur le petit bout de Toile que se réserve Fabien Marsaud, alias Grand Corps malade. On les comprend : le retour du slam, c'est du pain bénit pour décomplexer les vers. Au-delà de la question de savoir si on est encore ici dans la poésie, force est de constater que le slam remet les bons mots au goût du jour. Ceci simplement parce qu'il y a filiation avec la scène hip-hop et le monde des banlieues, parce que le slam reprend le flow, la scansion, propre au rap. Historiquement pourtant, cette manière de performance déclamatoire vient plutôt du spoken words, une tradition anglo-saxonne des cafés rock-alternatifs des années 80. Depuis que Grand Corps Malade a séduit Universal Music, d'autres slameurs excitent l'appétit des maisons de disques et des programmateurs de spectacle vivant. Comme les Français Rouda, managés dorénavant par l'agent de Jane Birkin, ou Souleymane Diamanka, qui sortira un album en mars prochain. Prompt à la détente, EMI a été chercher 12 slameurs, 12 "nouveaux talents de la scène poétique urbaine", pour les compiler dans "Original Slam", un album sorti en juillet, soit trois mois après le succès de Grand Corps. Mais bien avant cet engouement commercial, ce sont les scènes ouvertes de slam qui ont revivifié le genre. Selon le principe "un vers dit, un verre offert", tout un chacun y scande un texte a cappella n'excédant pas 3 minutes. C'est d'ailleurs dans ce genre d'endroit, quelque part à Saint-Denis, que Fabien Marsaud a débuté.