Le blues désaxé de Little Axe

Avec son groupe, Skip McDonald façonne un blues mutant et jouissif. Echantillonnages, boucles, rythmiques percutantes, la formule fait merveille. Nouvelle preuve avec l'album "Stone Cold Ohio", entre gospel, blues et électro.

RENCONTRE VINCENT BRAUN

Quel bonhomme ce Skip McDonald. A l'heure que certains jugent bonne pour commencer à penser à la retraite, cet Américain natif de Dayton (Ohio) poursuit de main de maître son parcours de guitariste surdoué. Une trajectoire hors du commun qui l'aura vu toucher à peu près à tous les genres musicaux apparus lors des quatre dernières décennies (rythm'n blues, hip hop, dance, dub...), participant notamment à la section rythmique du fameux "Rapper's delight" de Sugar Hill Gang, premier carton planétaire d'un groupe de hip hop, considéré depuis comme l'acte de naissance du rap. L'autre moment déterminant fut sa rencontre avec Adrian Sherwood, pape de l'hybridation et fondateur du label On-U Sound.

Depuis douze ans, le musicien s'emploie à remodeler le blues au sein de Little Axe, qu'il définit lui-même comme un groupe qui expérimente le blues du XXIe siècle. Il suffit d'écouter leur cinquième album pour mieux comprendre. Si "Stone Cold Ohio" est pétri de blues et de gospel, il est aussi façonné de dub, de soul, d'électro... Une fusion toute personnelle, qui puise à toutes les couleurs soigneusement conservées sur sa palette musicale au fil de son parcours (et qui n'est pas sans avoir inspiré Moby pour la réalisation de son album, "Play").

Surf temporel

"Le traitement que Little Axe inflige au blues procède toujours de la même démarche. Toutes ces combinaisons musicales que j'ai pu faire tout au long de ces années, j'essaye de les incorporer, mais en leur donnant une importance variable. Chaque disque met en exergue un genre particulier. Ici, c'est le gospel blues alors que, par exemple, le premier album était plus axé dub blues et le second davantage soul blues...", explique Skip.

Néanmoins, comme dans toutes les histoires de blues, les racines ne sont jamais loin. Avant de travailler sur un nouveau disque, il écoute beaucoup de vieux maîtres, s'imprègne de leur esprit, de leur originalité. Puis, il en extrait quelques échantillons à partir desquels il commence à travailler. Un vrai travail de réinterprétation, mais dans le respect de l'oeuvre originale. "J'ai toujours expérimenté. C'est ce qui m'intéresse le plus dans la musique. Faire toutes ces combinaisons et les mettre ensemble, c'est ça qui m'amuse. Mais dans ma démarche, j'essaye toujours de respecter les intentions de l'artiste, ce que le musicien a voulu mettre dans sa chanson, et j'essaye de porter cela sous un nouveau jour. En quelque sorte, je renouvelle le scénario, je le modernise".

Ce travail de réinterprétation, c'est ce qu'il appelle le "time surfing". Ainsi, ce blues régénéré peut continuer à glisser à travers le temps. "Tout est ici et maintenant. Skip James est ici, Howlin'Wolf est ici. Même s'ils sont morts, leur musique est toujours là, elle leur survit. J'ai entendu parler du concept selon lequel tout arrive en même temps. Et peut-être que cela n'arrive pas en même temps mais quand cela arrive pour vous, c'est à ce moment-là que ça se passe. Si vous apprenez l'existence de Memphis Minnie, une vieille guitariste de blues, si vous en entendez parler maintenant, elle est là maintenant, bien qu'elle ait débuté sa carrière dans les années 20".

"Le blues est pour moi une plate-forme confortable à partir de laquelle je peux travailler. Il permet de me ramener d'où je viens, là où j'ai commencé". Et comme beaucoup de gamins du Midwest américain, Skip McDonald découvre la musique à l'église du quartier. "Il y avait une guitare et une chorale de cinq fermiers qui chantaient les évangiles".

Chants africains

Ce gospel est omniprésent sur l'album, confronté tantôt au spoken word, tantôt aux choeurs cherchant quelque résonnance dans les chants africains. Toujours cette passerelle temporelle par le biais de la technologie. Le tout au beau milieu de séquences sonores dont on ressent presque physiquement qu'elles ont été coupées, montées, triturées, mixées, malmenées.

"Certains n'aiment pas ce que je fais subir au blues. Ils préféreraient entendre à jamais les mêmes accords. Malheureusement pour eux, rien n'est jamais figé. Les choses évoluent, c'est d'ailleurs l'une des principales certitudes dans ce monde".

Sa démarche s'exprime aussi dans le titre même de l'album, qui peut pourtant apparaître conventionnel. "A l'époque où j'ai grandi, la scène musicale était saine, c'est-à-dire qu'il fallait vraiment persévérer pour percer. Ce n'était pas suffisant d'être présentable, il fallait aussi travailler dur pour faire de bonnes chansons. Stone Cold renvoie à ce goût de l'effort, à tous ces gens concentrés sur leur travail pour en tirer le meilleur". Skip McDonald ne pouvait mieux définir l'esprit de Little Axe.

"Stone Cold Ohio", 1 CD Real World (EMI).

© La Libre Belgique 2006