Martha Argerich et sa famille élargie

Plus qu’une pianiste de génie - qu’elle est aussi - Martha Argerich est une artiste d’exception, mais aussi une femme hors normes à qui d’éminentes qualités humaines ont valu charisme et respect auprès de toute la profession.

Martha Argerich et sa famille élargie
©immagina
Nicolas Blanmont

Plus qu’une pianiste de génie - qu’elle est aussi - Martha Argerich est une artiste d’exception, mais aussi une femme hors normes à qui d’éminentes qualités humaines ont valu charisme et respect auprès de toute la profession. Rien d’étonnant dès lors à ce que, lorsqu’elle met son nom sur une manifestation musicale, le terme usuel de "festival" apparaisse comme trop banal ou trop réducteur. Quand, en 2002, la bouillante Argentine a accepté de se lancer dans une déclinaison européenne des Rencontres Martha Argerich qu’elle avait déjà initiées à Buenos-Aires (une version japonaise allait suivre également), il a été immédiatement entendu qu’une appellation plus expérimentale devait être trouvée : ce fut le "Projet Martha Argerich", ou plus exactement le "Progetto", puisque l’histoire se passait, et se passe toujours, à Lugano.

On eût pu dire aussi laboratoire. L’idée est en effet non seulement de faire se rencontrer des artistes qui, au départ, ne sont pas nécessairement habitués à jouer ensemble, mais aussi de leur donner la possibilité de jouer pour la première fois des œuvres qui sortent souvent de leur répertoire habituel. Ainsi, pour cette édition 2009, Martha Argerich et Carlo Piccardi (conseiller artistique) ont-ils choisi des œuvres peu courues de Mendelssohn, dont le bicentenaire est commémoré un peu partout, mais aussi de mettre en lumière la figure d’Ernest Bloch, compositeur américain d’origine suisse disparu en 1959 et dont on ne connaît généralement (et encore) que la rhapsodie pour violoncelle "Schelomo" ou la Suite hébraïque pour orchestre.

Ainsi, dimanche, Renaud Capuçon venait jouer avec le pianiste canadien Alexander Hunt la rare et noire première sonate pour violon et piano de Bloch (qui fut aussi l’élève d’Eugène Ysaye), et cinq autres musiciens (la pianiste Lilya Zilberstein, les violonistes Alissa Margulis et Lucia Hall, l’altiste Nora Romanoff et le violoncelliste Mark Drobinsky) se retrouvaient pour le premier quintette à clavier de Bloch, œuvre elle aussi déchirante.

Véritable pilier de ces rencontres chambristes de haut vol - il bénéficie, comme l’ensemble du Progetto, du mécénat éclairé de la banque BSI, qui a notamment acheté pour lui le splendide violon Guarneri dont il joue depuis quatre ans - Renaud Capuçon y joue presque aussi souvent qu’Argerich elle-même. Les deux se retrouvaient d’ailleurs aussi dimanche sur la scène de l’auditorium de la Radio Suisse Italienne (qui enregistre tous les concerts, notamment pour de généreux et passionnants coffrets que EMI publie chaque année), pour jouer, en compagnie du petit frère Gautier au violoncelle, les "Phantasiestücke" opus 88 de Schumann, pièce la plus "populaire" d’une soirée qui proposait aussi (à nouveau avec deux jeunes pianistes, Youlia Zachina et Alexander Mogilevsky) la découverte d’une très rafraîchissante suite champêtre pour deux pianos du compositeur italien du XXe siècle Vittorio Rieti.

A côté de l’originalité des programmes, la richesse du Progetto vient aussi de l’extraordinaire famille de musiciens qu’Argerich, en patriarche, a réunie autour d’elle. Famille au sens propre du terme (sa fille la pianiste Lyda Chen ou d’anciens compagnons comme Stephen Kovacevich), mais aussi amis et partenaires de longue date (le violoncelliste Mischa Maisky ou la violoniste Dora Schwarzberg, l’un et l’autre d’ailleurs flanqués de leurs enfants musiciens venus jouer d’autres concerts), fils spirituels (y compris quelques anciens lauréats du Concours Reine Elisabeth, comme l’émouvant Francesco Piemontesi ou les bad guys Vladimir Sverdlov ou Dong-Hyek Lim). Tous, Argerich comprise, jouent pour le même cachet par œuvre interprétée, cachet assez modeste d’ailleurs pour permettre cet extraordinaire foisonnement et ces programmes à entrées multiples; beaucoup logent au même hôtel, sans chichis lui aussi, et il est fréquent que ceux qui ne jouent pas viennent écouter les concerts des autres.

Lundi soir, Argerich arrivait à 18 h 25 devant la belle petite église baroque San Rocco où se produisait à 18 h 30 la famille Margulis (Vitaly, le patriarche pianiste et pédagogue réputé qui donnera, imperturbable, des Chopin sobres et décalés, son fils Jura, également pianiste, éblouissant dans sa sonate de Liszt, ainsi que sa fille Alissa). "J’ai encore le temps d’aller prendre un café ?" Et de partir seule, sans attendre de réponse, prendre son café. Sûre, et comment en serait-il autrement, qu’on l’attendrait avant de commencer la soirée.


Rens. : www.rsi.ch/argerich. Les concerts de jeudi 25, samedi 27 et lundi 29, chaque fois à 20 h 30, peuvent être suivis en streaming sur le site. Coffret de 3 CD EMI.