Bartoli et son truc en plumes

Les apparitions de Cecilia Bartoli sur les scènes d’opéra sont rarissimes, mais elle sait donner à ses concerts une indéniable dimension théâtrale : il en était même, à l’issue d’une incroyable soirée dimanche au Bozar de Bruxelles, pour trouver qu’elle en faisait un peu trop.

Bartoli et son truc en plumes
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Nicolas Blanmont

Les apparitions de Cecilia Bartoli sur les scènes d’opéra sont rarissimes, mais elle sait donner à ses concerts une indéniable dimension théâtrale : il en était même, à l’issue d’une incroyable soirée dimanche au Bozar de Bruxelles, pour trouver qu’elle en faisait un peu trop. Dans le monde feutré et guindé du classique, entrer en scène alors que l’orchestre a déjà attaqué le début du morceau, qui plus est habillé en mousquetaire, cape bicolore sur pourpoint et pantalon moulant, gants rouges et cuissardes noires, chapeau à plume remis au luthiste, ne se fait pas. Surtout pour une femme.

Bartoli, pourtant, ose tout, et une large majorité du public en raffole. A la voir faire ainsi irruption sur la scène, la salle éclate en applaudissements tels qu’Il Giardino Armonico doit s’interrompre pour recommencer ab initio son accompagnement du "Come nave" de Porpora. On est parti pour deux heures trente de folie vocale, tour à tour bluffante et bouleversante, par une chanteuse (mezzo ? soprano ? castrat ? hors catégorie ?) qui ose tout, et réussit tout.

Que louer avant tout ? La stupéfiante homogénéité des registres ? La gouleyante rondeur du timbre ? La qualité de la projection (sauf, peut-être, là où la vitesse impose une émission plus serrée) ? L’impeccable sûreté de l’intonation ? L’insolente aisance des coloratures ? Ce contrôle du souffle stupéfiant qui lui permet de construite les phrases les plus périlleuses avec une rigueur rythmique irréprochable mais aussi, après deux heures de concert, de faire des tenues de note frisant les dix secondes, jouant au passage les poupées Olympia façon Hoffmann ? Cette gourmandise jubilatoire mise à aligner les hallucinantes vocalises du "Berenice" d’Araia (première standing ovation d’une soirée qui en comptera cinq !) par une virtuose qui s’offre en plus le luxe d’y ajouter l’humour ?

Tout cela, mais aussi cette capacité à rentrer dans ses personnages : les airs lents comme le "Misero pargoletto" de Graun, ou le "Quel buon pastor" de Caldara) sont finalement plus impressionnants encore que les moments virtuoses, car l’intensité expressive qu’elle y met, comme au bord des larmes, bouleverse le public.

Non contente de revisiter la plupart des titres de son dernier album, le très prisé "Sacrificium" - déjà disque d’or en Belgique, soit 10 000 exemplaires vendus, chiffre plutôt rare en classique - l’Italienne y ajoute encore quelques inédits soignés : Vinci, Porpora ou Broschi et même, en, rappel, le lamento "Lascia la spina" dans sa version oratorio. En laissant au Giardino Armonico, parfois un peu approximatif dans la justesse mais dirigé avec verve par un Giovanni Antonini qui n’hésite pas à sortir sa flûte et à en jouer possédé comme un satyre, le soin de quelques respirations instrumentales. Et de sortir ses appeaux pour figurer le chant des oiseaux dans le délicieux "Usignolo sventurato" de Porpora, encore.

Et la parure de plumes finales, diront les esprits chagrins, c’est le Carnaval de Rio ? Incultes esprits chagrins ! L’hommage aux castrats consiste aussi à reproduire leurs extravagances : ils étaient les rock stars de l’époque, et Cecilia Bartoli n’en est pas loin aujourd’hui, elle qui est montée à la sixième place de l’Ultratop pop/rock. Avec, en sus, cette gentillesse et cette générosité qui sont siennes, à mille lieues des stéréotypes de la diva.

Deuxième concert ce mardi 17 novembre à 20h à Bruxelles, Bozar. En principe complet, mais quelques places - sur scène - ont été remises en vente.