Stones 1969, satisfaction garantie

Selon certains, c’est le meilleur album en public des Rolling Stones. Pour d’aucuns, "Get Yer Ya-Ya’s Out" est, tout simplement, le meilleur live du monde, de tous les temps... Quoi qu’il en soit, ce disque ne laisse personne indifférent depuis sa sortie, le 4 septembre 1970.All Access, le blog musical de La Libre

Dominique Simonet
Stones 1969, satisfaction garantie
©D.R.

Selon certains, c’est le meilleur album en public des Rolling Stones. Pour d’aucuns, "Get Yer Ya-Ya’s Out" est, tout simplement, le meilleur live du monde, de tous les temps... Quoi qu’il en soit, ce disque ne laisse personne indifférent depuis sa sortie, le 4 septembre 1970. Régulièrement réédité, il est aujourd’hui présenté dans une nouvelle édition qui pourrait bien être définitive : un CD de la musique originale, un autre avec cinq inédits, un troisième avec les premières parties signées B.B King et Ike&Tina Turner, et enfin un DVD mêlant images de concerts, coulisses, studios, séances photo, etc. Et pour les fondus chroniques - les pires ! -, une version encore plus luxueuse de ce coffret contient la musique en disques vinyle 33 tours/30cm.

A la réécoute, pas de doute, "Get Yer Ya Ya’s Out" vaut bien cet effort commercial, et mérite qu’on casse une nouvelle fois sa tirelire pour lui. Il retrace la tournée américaine que les Stones ont entreprise, fin 1969, pour assurer la promotion de leur nouvel album, "Let It Bleed", en cours de sortie. Il faut se replonger dans le contexte de l’époque, fin des glorieuses sixties. Suite à des ennuis avec la justice, suivant eux-mêmes l’usage de substances fort prohibées, le groupe est absent des scènes anglaises depuis deux ans et demi, et des scènes américaines depuis trois ans et demi.

C’est énorme. Les choses vont vite, très vite à cette époque, le paysage musical change à toute allure. Trois ans plus tôt, les concerts se donnaient la plupart du temps dans des salles petites ou moyennes. Les Beatles au Shea Stadium à New York le 15 août 1965 sont l’exception, peu concluante d’ailleurs. Fin des années soixante, le standard, pour un groupe de l’envergure des Rolling Stones, se situe entre 7 et 10 000 places. Comme le Madison Square Garden, où a été enregistrée la majeure partie de cet album.

Musicalement, le groupe anglais est à un tournant, déjà amorcé par "Beggars Banquet", chef-d’œuvre de l’an 1968 qui s’ouvrait sur une marque de sympathie pour le diable. En magasins le 28 novembre 1969, "Let It Bleed" confirme la tendance blues-rock. Entre-temps, le guitariste Brian Jones a été trouvé mort dans sa piscine le 3 juillet. Il avait déjà claqué la porte des Stones depuis le 9 juin, et Mick Taylor assurait son remplacement. Un ancien de chez John Mayall et ses Bluesbrakers, Taylor allait renforcer la coloration blues rock des productions du groupe. On allait s’en rendre compte un peu plus tard, le 23 avril 1971, à la sortie de "Sticky Fingers", avec des Stones lancés comme des "Wild Horses"

Mais l’influence de Mick Taylor est déjà palpable sur scène, durant cette tournée américaine qui allait mener nos cinq garçons tourmentés de l’Université d’Etat du Colorado, Fort Collins, le 7 novembre 1969, à l’International Raceway de Palm Beach, en Floride, le 30 novembre. Avant de rentrer dans leur île, les Stones feront encore un crochet par la Californie, sur l’Altamont Speedway, pas la meilleure idée qu’ils aient eue puisqu’un spectateur y a été assassiné par le service d’ordre que les Stones avaient confié à des Hell’s Angels.

En attendant, quand on s’appelle Rolling Stones, on est censé rouler. Plus encore lorsqu’on s’autoproclame "the greatest rock’n’roll band in the world", comme cela peut être entendu, dans le mixage d’annonces qui ouvre le disque. Les quinze titres des 75 minutes de spectacle sont essentiellement extraits des albums les plus récents, "Beggars Banquet" et "Let It Bleed", avec peu de retours en arrière, à l’exception de "Carol" par exemple. Coiffé d’un haut-de-forme à bannière étoilée, maigrichon dans ses vêtements seyants, Mick Jagger, 26 ans, assure le show. Dans les images tournées par les frères Albert et David Maysles, destinées au documentaire "Gimme Shelter", on le voit, cheveux de fille, petites fesses, jambes toujours en mouvement : une vraie pile électrique, ce Mick. En réalité, les personnages de l’ère post-Brian Jones se mettent en place : Keith Richards allure de pirate passant à l’abordage, Mick Taylor bien dans son blues, Bill Wyman le classieux bassiste et Charlie Watts, déjà père tranquille derrière ses caisses et cymbales, décochant de temps à autres un petit sourire ironique. Pendant ce temps-là, devant, Mick joue avec le public, et les filles, surtout : "Uh oh, I think I bust a button on mah trousahs you do’want mah trousahs to fall down, now do ya ?" (Oh, je pense qu’un bouton de mon pantalon s’est fait la malle. Vous ne voulez pas que mon pantalon tombe, n’est-ce pas ?).

Musicalement, les Stones sont en voie d’acquérir la maîtrise qu’on leur connaît. Disque et vidéo en témoignent, ils foncent droit en avant, donnant le maximum d’énergie. Certains titres sont quasi meilleurs en public que leur version studio. C’est le cas de "Jumpin’Jack Flash", qui ouvre l’album, plus encore de l’anthologique "Midnight Rambler" qui clôt la face A du 33 tours. Concernant "Sympathy For The Devil", qui ouvre la face B, ça se discute peut-être, mais pas "Street Fighting Man", qui termine en force le disque original. Sur le CD bonus, "(I Can’t get No) Satisfaction" et "Under My Thumb" volent aussi très haut. Du rock’n’roll, du vrai, du qui arrache. "Carol" et "Little Queenie" déménagent elles aussi, ce qui fait dire à Daniel Gardin, grand connaisseur du groupe : "personne ne joue mieux Chuck Berry que les Stones". Berry qui assura quelques premières parties lors de ce tour 1969.

L’époque, le moment, le répertoire, l’interprétation, tout coucourt à l’évidence d’un disque live. La maison de disques Decca et sa filiale américaine London ont pourtant dû être poussées dans le dos par un enregistrement pirate, diffusé sous le nom de "Live’r Than You’ll Ever Be". Capté à Oakland le 9 novembre, en début de tournée, le 33 tours est d’une qualité plus qu’acceptable. Il fallait le contrer. C’est à lui qu’on doit l’existence de "Get Yer Ya-Ya’s Out", dont la plupart des titres ont été mis en boîte lors des trois concerts (en deux jours, les 27 et 28 novembre) au Madison Square Garden de New York. Il semble que seul "Love in Vain", reprise de Robert Johnson, ait été enregistré ailleurs, à Baltimore le 26.

Au départ, Mick Jagger voulait un double album, le second consacrant chacune de ses faces à l’une des premières parties de la tournée : B.B. King et Ike&Tina Turner. Qui ça? lui a t-on répondu chez Decca, B.B. qui ? Pourtant le projet de double album était avancé, puisque des pressages tests ont été réalisés, dont Jagger possède un exemplaire. Peut-être sont-ce ces difficultés avec Decca/London qui ont poussé le groupe à créer sa propre étiquette, Rolling Stones Records, dont le premier titre fut "Sticky Fingers" : Decca a dû se les mordre, ses fingers

Quarante ans plus tard, cette réédition concrétise le vœu de Mick Jagger : le troisième CD du coffret reprend cinq titres de B.B. King, parmi lesquels "Why I Sing The Blues", et sept de la famille Turner, dont "Proud Mary". Du petit-lait évidemment. Il faut le savoir : une partie des voix et quelques instrus ont été refaits plus tard, aux studios Olympic, à Londres. La pratique est courante, et n’enlève rien à l’intérêt de la chose. L’ordre des chansons de cette réédition est celui du disque original, qui, par souci d’efficacité en début et fin de chaque face du 33 tours, ne reprend que partiellement la séquence des concerts. Assez incroyable, la pochette est aussi tout un poème. Le DVD montre une scène de prises de vue avec Jagger, Watts et un âne à Birmingham, en décembre 69. Mais la photo retenue finalement a été prise à Londres en février 1970, avec seulement Charlie Watts et sa panoplie instrumentale, sorte de Remy Bricka qui aurait troqué sa colombe contre un baudet Tournée dingue, où les Stones donnaient parfois deux concerts le même soir. Folle époque où, comme on le voit dans le film des frères Maysles, Mick Taylor taille une bavette avec Jimi Hendrix autour d’une guitare Gibson SG.


"Get Yer Ya-Ya’s Out", The Rolling Stones, coffret 3 CDs 1 DVD, livret 56 pages avec des photos signées Ethan Russell, ABKCO/Universal Music. Existe aussi en vinyle. Livre "Let It Bleed", photos d’Ethan Russell, textes Gérard Van der Leun, 255 pp., éditions Michel Lafon, env. 35€.