Miles danse avec le silence

Dire qu’il voulait être joueur de base-ball, puis toubib comme son père était dentiste. L’on ne sait ce que ce père, Miles Henry Davis, rêvait pour son rejeton, mais le cadeau qu’il lui fit d’une trompette fut déterminant : dès l’âge de 11 ans, Miles Dewey Davis III ne vécut plus que par cet instrument, sur lequel il s’exerçait quatre heures par jour.Miles Davis sous tous les angles VIDEO: Reportage sur Miles Davis

Dominique Simonet
Miles danse avec le silence
©Sony Music

Dire qu’il voulait être joueur de base-ball, puis toubib comme son père était dentiste. L’on ne sait ce que ce père, Miles Henry Davis, rêvait pour son rejeton, mais le cadeau qu’il lui fit d’une trompette fut déterminant : dès l’âge de 11 ans, Miles Dewey Davis III ne vécut plus que par cet instrument, sur lequel il s’exerçait quatre heures par jour. Résultat : avec Nat King Cole et Louis Armstrong, il est l’une des seules véritables stars qu’ait produites ce genre en marge qu’est le jazz.

Les genres, devrait-on dire, puisque, comme en témoigne l’intégrale des enregistrements du trompettiste sur l’étiquette Columbia, Miles ne peut être rattaché à un style, à une expression. Au contraire de la plupart de ses pairs, il a vécu en constante évolution, puisant dans l’air du temps comme dans le temps de l’improvisation, matière à invention. Parti du be-bop avec l’un de ses fondateurs, le saxophoniste Charlie Parker, Miles a participé à la naissance du cool, qui s’est progressivement densifié, avant de glisser vers le jazz modal. Des instruments électrifiés ont été introduits dans la rythmique, et le sacro-saint swing, mis de côté, a fait place à la fusion avec le funk et le rock, la pop, le hip-hop.

Et encore, si les choses étaient si simples. Mais non. Comme le prouve ce coffret phénoménal de cinquante-deux albums, enregistrés entre 1949 et 1985, les époques et les styles se chevauchent, s’interpénètrent. A l’image de sa vie, Miles joue des paradoxes, mêle les contraires, affichant une décontraction jusque dans les moments les plus extrêmes, les plus criants.

1949-1985, soit 36 ans dans la même boîte, ça fait un bail. Il paraît que le trompettiste a gagné son ticket d’entrée à la Columbia au festival de Newport 1955, grâce à son interprétation de “’Round Midnight” avec son compositeur même, Thelonius Monk. Le producteur maison, George Avakian, était là. Un an plus tard, le trompettiste signait son premier album pour la firme internationale. Qui s’appelait ? On vous le donne en Miles : “’Round About Midnight”.

Bien sûr, le trompettiste n’a pas attendu Columbia pour élaborer des chefs-d’œuvre. Tôt, il fonctionna sur deux formules parallèles, en moyenne ou grande formation, avec l’arrangeur coloriste Gil Evans, et avec ses propres combos, le plus souvent en quintet. En 1949 et 50, il met sur pied, avec Gil Evans et Gerry Mulligan, un nonette à l’instrumentation originale, comprenant cor d’harmonie, trombone, tuba, saxe baryton, etc. Enregistrées par Capitol, ce sont les sessions regroupées sous l’appellation “Birth of the Cool”. Chez Prestige, sous la houlette de l’ingé-son Rudy Van Gelder, il y a la série des quatre “in’” : deux sessions, les 11 mai et 26 octobre 1956, ont donné naissance à “Cookin’ with the Miles Davis Quintet”, “Relaxin’…”, Workin’…” et “Steamin’…”, toujours “with the Miles Davis Quintet”. Et quel quintet ! Son premier grand classique, avec le jeune saxophoniste John Coltrane, engagé en 1955, et la rythmique composée de Red Garland au piano, Paul Chambers à la basse, Philly Joe Jones à la batterie. La même équipe qui figure sur la première référence Columbia, “’Round About Midnight”.

Ce n’est pas le premier disque du coffret. En 1949, le trompettiste participait, au sein d’un quintet codirigé par le pianiste Tadd Dameron, au Festival de jazz de Paris. Présenté comme une émission de radio à lampes en direct de la salle Pleyel le 8 mai, avec notamment le grand critique français Maurice Cullaz au micro, ce be-bop alors révolutionnaire a été mis sur disque en 1977 par le pianiste français Henri Renaud, alors directeur de collection chez CBS France. “C’était mon premier voyage à l’étranger, et il changea à jamais ma vision des choses”, . “J’adorais être à Paris, j’adorais la façon dont on m’y traitait.” Là, il rencontra Jean-Paul Sartre, Pablo Picasso, et la passion avec Juliette Gréco.

Il avait beau se présenter comme solitaire et passer pour hautain, Miles Davis n’en tirait pas moins une partie de son génie de la collaboration/confrontation avec d’autres personnalités exceptionnelles. Gil Evans bien sûr, John Coltrane évidemment. Avec le premier et ses grandes formations, il renoue très vite, dès 1957 pour “Miles Ahead”, et reviendra, en 1960, pour cette autre pièce maîtresse que sont les “Sketches of Spain”.

A la même époque, en petit combo avec Coltrane au saxe ténor, et Julian “Cannonball” Adderley à l’alto, il réalise le chef-d’œuvre “Kind of Blue” (1959), percée dans l’improvisation modale. Dans cette dernière, Trane entrevoit d’infinies possibilités, qui s’envole de ses propres ailes après l’album suivant, “Someday My Prince Will Come” (1961).

Après son départ, Miles usera trois saxophonistes, Hank Mobley pas assez aventureux, George Coleman trop inégal, Sam Rivers trop casse-cou, avant de trouver le bon en la personne de Wayne Shorter. Celui-ci apparaît dans l’enregistrement à la Philharmonie de Berlin, le 25 septembre 1964, lors du premier festival “Jazztage”. Quelque temps auparavant, en mai 1963, Miles avait jeté les bases d’une nouvelle rythmique : Herbie Hancock, 23 ans, piano; Ron Carter, 25 ans, contrebasse; Anthony Williams, 17 ans, batterie. D’un côté, il avait trouvé en Shorter un compère en imagination harmonique à sa hauteur, de l’autre, une rythmique capable d’encaisser, voire de susciter toutes les audaces : le second quintet historique de Miles Davis était sur les rails.

Sur ces cinquante-deux albums, certains sont de parfaits chefs-d’œuvre; d’autres peuvent être crédités du même statut et, en plus, du rôle de passeur. Tel est “In a Silent Way” (1969), qui marque un nouveau départ, une mutation fusionnelle avec le funk nécessitant l’addition d’éléments branchés sur le secteur : guitare électrique de John McLaughlin, pianos électriques de Chick Corea et Joe Zawinul. Est-ce encore du jazz, ça, ma bonne dame ? Et le célèbre “Bitches Brew” alors, voire le “Tribute to Jack Johnson”, où les principes et rythmes suintant de la musique pop se frottent à des exigences techniques et créatives inaccoutumées. Issues du jazz, quoi.

De ces mutations profondes, certains morceaux donnent même l’alerte plus tôt : dès 1967, “Circle in the Round”, repris sur un album d’inédits du même nom, est un cheminement de 26 min 17 dans une jungle rythmique implacable truffée de pièges tendus par Tony Williams. A son second quintet historique, Miles a ajouté le guitariste électrique Joe Beck.

La plupart des bandes de ces années-là sont la résultante de séances bouillonnantes, pouvant passer pour chaotiques, auxquelles le réalisateur artistique Teo Macero mit un peu d’ordre à grands coups de ciseaux. Mais loin de ces artifices, Miles et ses hommes assurent aussi sur scène : “Agharta” et surtout “Pangaea” sont enregistrés le même jour, 1er février 1975 à Osaka.

Désormais, tout lui réussit musicalement, il est une star incontestée, mais ça ne va pas si bien que ça dans sa vie personnelle. Drogue et vitesse au volant de sa Ferrari jaune mènent l’homme droit dans le mur, ouvrant une période de silence absolu, entre 1975 et 1980. Le retour, en 1981, montrera que le créateur avait, semble-t-il, tout dit. C’est surtout le bonheur, pour de nouvelles générations, de savourer la moindre de ses notes émises sur scène, de découvrir, vivante, cette sonorité unique, tour à tour étouffée et perçante, qui a traversé toutes les époques, tous les styles. Bugle ou sourdine Harmon donnant des reflets métalliques à la trompette, tels sont les instruments d’un Miles face à ce qui aurait pu être son pire ennemi, dont il a fait son plus précieux complice : le silence.

Lire p. 46 : l’histoire des pochettes de Miles Davis.

Miles Davis, “The Complete Columbia Album Collection”, 52 CDs et un DVD, livret 249 pp, Legacy/Sony Music.

Exposition “We Want Miles”, Cité de la musique à Paris, jusqu’au 17 janvier.

Miles Davis exposé à la Cité de la musique - La Libre.be
La Cité de la musique à Paris accueille jusqu'au 17 janvier l'exposition "We want Miles", qui cerne les multiples facettes de ce trompettiste lumineux qui a révolutionné l'art du jazz, des années bop aux années funk.