Chronique d’une chanteuse annoncée

C’est une jeune femme effervescente que nous découvrons ce matin-là, dans les couloirs agités des radios-télévisions du service public. Enthousiaste et l’œil pétillant, Claire Keim s’adonne aux joies immuables du jeu de la promotion et aligne les entretiens assise en première ligne.

Nicolas Capart
Chronique d’une chanteuse annoncée
©D.R.

Entretien

C’est une jeune femme effervescente que nous découvrons ce matin-là, dans les couloirs agités des radios-télévisions du service public. Enthousiaste et l’œil pétillant, Claire Keim s’adonne aux joies immuables du jeu de la promotion et aligne les entretiens assise en première ligne. Fatiguée mais grisée par ce nouvel emploi du temps et ses obligations, l’actrice "enfin" devenue chanteuse répond à ses interlocuteurs avec candeur et un rien de naïveté des plus rafraîchissantes dans ce contexte aseptisé. Pourtant, esseulée face aux journalistes, la belle s’expose - à l’instar de toutes ses collègues de plateaux qui, comme elle, ont fait le pas - aux blessures potentielles d’une meute de critiques aux crocs acérés. La toujours sympathique paire Naulleau/Zemmour s’en est ainsi donné à cœur joie - " je n’avais pas du tout anticipé cette attaque " - lors du passage de Claire Keim dans l’émission de Laurent Ruquier. Pourtant, si bien souvent les actrices recyclées chuchotent plus qu’elles ne chantent des mots écrits par d’autres et s’éveillent tard à la musique, cette native de Picardie course les notes depuis l’adolescence et interprète aujourd’hui d’un grain de voix délicat le produit de sa plume.

"La musique a toujours été là, bien avant la comédie " lance-t-elle quasi d’entrée, avant de poursuivre - comme pour se justifier - "je joue du piano et je chante tous les jours mais ne fais pas l’actrice devant le miroir de la salle de bain". Si elle arbore sans faire de pause un sourire qu’elle a fort joli, la Française connaît les enjeux et dessine quelques mouvements défensifs, déterminée à ne pas laisser filer ce rêve qu’elle semble finalement avoir bien agrippé. Née dans la petite commune de Senlis, dans l’Oise, à l’été ‘75, entre les plans d’un papa architecte et la roulette de sa maman dentiste, la petite Claire hoche la tête en rythme au son des artistes qu’affectionnent ses parents, "d’Amadeus à Syd Barrett en passant par Starmania, Sheller, Leforestier ou Julien Clerc". Son premier contact avec la musique se fait via le piano familial, qu’elle apprivoise aux côtés de son aîné et ses pièces de Chopin. "Un vrai grand frère qui m’a aussi fait découvrir les Stooges, les Kinks, les Clash, les Doors "

Malgré les mélodies qui lui trottent entre les oreilles, et après avoir orienté son parcours scolaire en ce sens, Claire Keim se sent attirée par la comédie après une rencontre avec Catherine Jacob. A treize ans, elle modifie un peu le cap et suit des stages d’été au Cours Florent. Sa voix, elle la découvrira plus tard, adolescente, et l’exercera chaque semaine sur la scène d’un piano-bar du coin. Mais, à l’époque, elle est en route vers le métier d’actrice et décroche son premier rôle au théâtre, en 1992, dans la comédie musicale "Paul et Virginie".

"C’est étrange, et cela peut paraître présomptueux, mais j’étais convaincue que tôt ou tard j’arriverai à ma place [ ] et ma place se trouvait forcément sur scène, à chanter ou à jouer la comédie. C’était la seule manière pour moi de m’épanouir, ça m’a donné une trajectoire".

Puis les choses s’emballent et les propositions pour jouer se succèdent. Avec, chaque fois, des notes en filigrane. Le grand public découvre son nom et son joli minois dans la série télévisée "Les Yeux d’Hélène", dont Claire Keim chante la bande-originale, en muse de Vladimir Cosma. En 1994, elle interprète le personnage central du, très rock, téléfilm d’Emilie Deleuze, "L’Incruste". Deux ans plus tard, elle est encore une chanteuse dans "J’irais au paradis car l’enfer est ici" de Xavier Durringer. La même année, elle apparaît au casting du "Oui" d’Alexandre Jardin. Puis compose quelques morceaux aux senteurs jazzy pour le film "The Girl", tourné à New York. Enfin, en 2000, elle danse avec le roi de Gérard Corbiau. La liste n’est pas exhaustive.

A l’aise dans ses souliers de comédienne, Claire Keim n’en a pas pour autant oublié ses amours musicales. Elle ne le sait pas encore mais la roue va bientôt tourner. Enfin ! "Je me sens plutôt fonceuse même si, à bien y regarder, j’ai mis du temps à sortir cet album. Du temps à arrêter d’avoir peur " Après celles du piano-bar des débuts en duo, c’est sur les planches de La Cigale, et en groupe, que la chanteuse donne son premier concert aux commandes de la formation électro-funk Ouakam (initiée avec Charles Delaporte, qui fondera ensuite le groupe Caravan Palace, NdlR.). Puis, le déclic. Invitée sur le plateau d’Ardisson, Claire Keim improvise quelques notes de la voix douce qu’on lui connaît aujourd’hui. Elle est alors repérée par Madame Marc Lavoine, qui souffle à l’oreille de son chanteur de mari le nom de celle dont le timbre l’a séduite. Celui-ci cherche alors une partenaire pour chanter en tandem. En 2001, leur duo, "Je ne veux qu’elle", devient un tube et squatte les cimes des hits parades. Plusieurs labels, paroliers et producteurs de renom frappent évidemment à la porte. "On m’a proposé de faire un album. Un album tout écrit, tout composé, clé en main Mais, paradoxalement, j’ai refusé. Malgré un énorme déficit de confiance qui aurait dû me faire sauter sur l’occasion. Je me suis dit que ce serait idiot de ne pas profiter de cet espace de liberté jusqu’au bout. Du coup, j’ai décliné, de façon à pouvoir proposer MON travail. C’était plus intéressant à mes yeux, plus courageux aussi."

Claire Keim prend son temps, se cherche musicalement, s’abreuve de chanson française, voyage en eaux pop, aime le rengaines folk, fait des rencontres. Elle participe à l’album des Nubians, en 2005, et pousse la chansonnette avec les Enfoirés depuis. Les années passent, elle compose des centaines de morceaux qu’elle fredonne avec son ami Julien Grunberg, lui-même musicien (ex-bassiste du groupe Watcha), dans le home-studio qu’ils partagent. Celui-ci s’impatiente et finit par pousser sa copine à oser le virage.

"Quand tu es habituée à être au service d’un film, d’un metteur en scène et d’un personnage, tout à coup, c’est vertigineux lorsqu’on te dit "vas-y, fais ton projet à toi !""

Un tri de son carnet de textes s’impose comme première étape nécessaire. La seconde sera marquée par deux invités. Ours, alias Charles Souchon, fils de l’autre, signe le délicat single "Ça Dépend". Et Francis Cabrel, qui ne s’aventure que très rarement hors de son Lot-et-Garonne, lui offre un peu de sa plume et un regard aussi inspirant que rassurant sur son travail. Ajoutez à cela son ami bassiste, Nico Bonnière (guitariste de Dolly), Xavier Bussy et Fred Jaillard (réalisateurs de l’album de Thomas Dutronc), et tout est prêt pour un concocter un album. "Où il Pleuvra" fragile, mélodieux, élégant. Certes pas révolutionnaire, mais plaisant, presque reposant. Un disque-maison, pas une location.

"C’est gratifiant car les gens qui aimeront cet album aimeront ce que j’ai écrit, ce que j’ai composé, mes arrangements, les musiciens que j’ai choisis Et ça me rend fière" avoue-t-elle d’une moue gênée et d’un demi-sourire coupable.