Cette petite cachottière d’Anna Calvi

Bien tassée, comme racrapotée au fond du divan, une jeune femme qui a tout d’une jeune fille malgré ses 28 ans. La petite voix haute ne fait que renforcer l’impression de timidité maladive.

Dominique Simonet
Cette petite cachottière d’Anna Calvi

La scène se passe dans une loge d’artiste de l’Ancienne Belgique à Bruxelles. Bien tassée, comme racrapotée au fond du divan, une jeune femme qui a tout d’une jeune fille malgré ses 28 ans : sourire minouche souligné de rouge vif, cheveux bouclés en anglaises relâchées devant les yeux, yeux dont le regard gris-bleu pétille de malice. La petite voix haute ne fait que renforcer l’impression de timidité maladive.

Mais elle se soigne, Anna Calvi, à hautes doses de chant rageur et de guitare survoltée. Le disque qui paraît maintenant sous son simple nom, c’est de la bombe qui va laisser des traces. Une telle énergie est insoupçonnable de la part de la petite demoiselle assise là, et dont c’est l’une des toutes premières entrevues. D’ailleurs, elle est accompagnée d’une manageuse, dont la présence discrète dans la loge évitera peut-être à la petite de se faire dévorer toute crue par un quelconque grand méchant loup !

Ce soir-là, Anna Calvi était en Belgique pour assurer la première partie de Grinderman, dont elle juge le leader, Nick Cave, "charmant, attentionné, totalement gentleman". Cela lui plaît bien de jouer en ouverture d’un tel groupe : "Ils peuvent être si sauvages que cela donne des perspectives sur ce qu’il est possible de faire sur scène", dit-elle dans un sourire entendu. La glace commencerait-elle à fondre ?

Il suffit pour cela de lui parler musique. Pas n’importe laquelle : Django Reinhardt, Maurice Ravel, Olivier Messiaen, Claude Debussy. Curieux, pour une rockeuse en furie : "Mon père a une très grande collection de disques, dans tous les domaines, Rolling Stones, Dr. John, Captain Beefheart, David Bowie. Je ne me souvie ns plus comment j’ai entendu des œuvres de quelqu’un comme Debussy par exemple, mais c’est un compositeur assez spécial avec lequel je me sens connectée, qui a changé l’écoute de la musique et a définitivement une influence sur mon propre travail."

C’est par le violon que, très jeune, Anna Calvi a commencé la pratique de la musique. Un instrument âpre, qu’elle n’a pas oublié puisqu’elle joue toutes les parties du violon sur l’album. Anna Calvi, la fille qui remplace l’orchestre à cordes. Mais, même si elle improvisait déjà sur l’instrument, ce n’était pas son truc. Quand une guitare s’est présentée, elle n’a pu résister : "Avec votre propre musique, vous allez partout où vous avez envie d’aller. C’est pour cela que je me sens mieux avec la guitare maintenant. Quand je joue, je me sens très connectée à l’instrument. Jouer m’emporte. On ne peut toujours atteindre un moment d’exception mais, quand ça arrive, c’est une sensation fabuleuse. En fait, je sens que je peux m’exprimer pleinement sur cet instrument."

Alors la jeune Londonienne - Fulham, précisément - s’est mise toute seule, comme une grande, à n’écouter que du Django Reinhardt pendant des mois et des mois, puis Jimi Hendrix, puis Ravi Shankar et son sitar. Toutes ces influences sont perceptibles dans son jeu dont le phrasé sous influence jazz vient se brûler au rock suralimenté de blues.

En matière de gratte, c’est vers l’électrité qu’elle penche: une Fender Telecaster achetée il y a une dizaine d’années et dont elle est tombée amoureuse : "Quand je l’ai vue, j’ai su que c’était elle. Une guitare, c’est si personnel C’est comme rencontrer des gens : parfois ça fonctionne, parfois pas, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Ma Telecaster m’inspire, me fait jouer mieux. J’en ai essayé d’autres, plus chères, qui semblent avoir un meilleur son, mais aucune n’a ce truc qu’a ma Telecaster. J’ai une relation personnelle avec l’instrument. Nous sommes ensemble pour toujours !" Sans doute avec l’ampli aussi, quand on sait qu’il s’agit d’un Vox AC30, à lampes (ou tubes) EL84, "construit en 1964 je pense. Il répond bien et a un son très chaud."

Avec sa guitare, Anna Calvi a d’abord bricolé quelques maquettes dans le fourbi du grenier chez ses parents, avant d’ enregistrer avec ses deux compères dans un studio londonien établi dans un cave quasi insalubre. En toute discrétion, sans rien dire à personne pendant plusieurs années, jusqu’à ce qu’une maison de disques digne de ce nom se penche sur son cas. Cela lui a permis de travailler dans un studio à la hauteur de ses ambitions, le Black Box près d’Angers, équipé de matériel vintage, et avec un réalisateur artistique réputé notamment pour son travail avec PJ Harvey.

"Rob Ellis et moi partageons le même goût pour la musique classique du XXe siècle. C’est important, car il n’est pas nécessaire de tout lui expliquer quand je lui dis que je veux faire sonner ma guitare ou ma musique comme un orchestre. L’autre aspect intéressant de sa personnalité tient à sa compréhension des choses : si l’on veut qu’une musique soit sauvage, il ne faut pas seulement être sauvage soi-même !"

Mais d’où Anna Calvi tient-elle toute cette vitalité créatrice ? De son enfance, selon ses dires. "J’étais très timide et je ne me nourrissais que de musique." Malade, elle a passé de longs moments à l’hôpital, où, pour tenir le coup, elle s’est aussi mise à dessiner. "Créer mon propre monde a toujours été mon objectif, et mes parents m’ont toujours soutenue dans cette voie".

Des parents qui suivent ce début de carrière tonitruant, et qui ont été saisis lorsqu’ils ont vu leur rejeton sur scène : "Je n’ai décidé de chanter que relativement tard. Depuis cinq ans, je m’entraîne avec des modèles comme Edith Piaf ou Nina Simone, je forge ma voix pour lui donner du corps et la faire descendre dans le grave. Mais tout cela en secret. Alors mes parents ont eu un choc quand ils m’ont entendue pour la première fois, ils ne parvenaient pas à y croire."

Ah la petite cachottière ! Et ce n’est pas tout. Du dessin pour meubler ses longues journées d’hospitalisation, elle est passée à la peinture, avec une admiration non dissimulée pour Peter Doig, Paul Gaugin, Henri Matisse. Chez elle, tout se tient : "La musique, je la perçois très visuellement, et l’album, comme une histoire, un film, un voyage, un monde dans lequel je veux emporter l’auditeur. Ma peinture est la version la plus visuelle de ma musique. J’utilise les couleurs et les textures pour avoir des effets dans l’épaisseur."

Mais Anna Calvi garde encore discrètement cet aspect de sa créativité pour elle : pas d’exposition ni de site Internet, encore un petit secret d’Anna. Sauf qu’elle a aussi peint des paysages sur petites boîtes d’allumettes contenant deux rouleaux : une photo signée Emma Nathan, sa photographe officielle, et le texte d’une chanson. Jusqu’à présent, elle les a distribuées lors de ses concerts. "Pour moi, la création est un voyage. Ce qui en résulte est totalement non commercial, mais si je sens que c’est la chose à faire, je le ferai". Alors si ça se trouve, avec un peu de chance, à Bruxelles

Album "Anna Calvi", Anna Calvi, Domino/Konkurrent.

En concert - complet - le mercredi 9 février au Botanique à Bruxelles.