Variations en Dø majeur

Avec des si, on met Paris en bouteille. Les Dø, eux, se sont mis en poche la France et bien plus, avec "A mouthful" (2008). Un premier album bien nommé puisque le single "On my shoulders" n’a fait qu’une bouchée des ondes radio.

Sophie Lebrun
Variations en Dø majeur
©D.R.

Entretien

Avec des si, on met Paris en bouteille. Les Dø, eux, se sont mis en poche la France et bien plus, avec "A mouthful" (2008). Un premier album bien nommé puisque le single "On my shoulders" n’a fait qu’une bouchée des ondes radio, et le disque, lui, agrippé dès sa sortie la tête des ventes hexagonales - 150 000 exemplaires à ce jour - avant d’essaimer à l’étranger. Et cela avec une musique tout sauf formatée, pop-folk bricolée, éclectique, baroque, onirique, portée par cette voix féminine particulière, qui dans l’aigu s’approche du cri. Le tout, par un duo (le Français Dan Levy et la Franco-Finlandaise Olivia Merilahti) formé - à mille lieues des spots téléréalité - dans l’ombre, celle des musiques de films et de spectacles de danse contemporaine.

Trois ans plus tard, dont de longs mois d’isolement volontaire, gare : revoici The Dø, plein d’appétit, avec l’album "Both ways open jaws". Enregistré, arrangé, produit et mixé par eux-mêmes, comme le premier. Moins sombre et inquiétant, musicalement du moins, que pourraient le laisser croire les photos de la pochette (où Olivia et Dan prennent un malin plaisir à cacher leur joli minois). Rempli de trouvailles sonores et, au total, déroutant, entre un morceau sec, brut, tribal tel "Slippery Slope", les envolées (à cordes) lyriques de "The Wicked and the Blind" ou la spirale entraînante des "Bohemian dances" ( "un morceau comédie musicale" , commente Olivia) à coups de percussions corporelles. Pas mal de chœurs, des cuivres aussi. Au final, de belles variations en Dø majeur (*).

Quelles conséquences l’énorme succès que vous avez connu a-t-il eues sur le second album ? A-t-il ouvert des portes ?

Olivia : Aujourd’hui, on peut être six sur scène, ce qui n’était pas le cas au début et qui était vite devenu une frustration, même si jouer à trois était un défi intéressant. Dan : On a deux multi-instrumentistes (l’une issue du jazz, l’autre plutôt du classique) très douées, et très affairées, entre sax, trombone, violon, vibraphone, claviers, percus, chant. On leur fait jouer, pour la plupart, des instruments dont elles n’ont jamais joué avant. O. : Pour garder une fraîcheur en permanence. D. : Le batteur est un batteur de métal, à la base, qui jouait avec double pédale, très fort, torse nu - là on lui a dit : déjà, tu te rhabilles, et tu vas jouer avec un T-shirt sur la caisse claire. Du coup, il apporte quelque chose de différent. Le guitariste, lui, est en fait un bassiste de formation, il n’avait jamais joué de guitare en concert.

Et vous deux, comment participez-vous à cette “mise en danger” ? En quoi cet album-ci est-il un défi ?

O. : D’une chanson à l’autre, c’est toujours un défi. On essaie de trouver des sons qu’on n’a pas utilisés avant. On achète beaucoup d’instruments, on nous en prête aussi, et on les utilise d’une manière pas forcément conventionnelle puisqu’on ne sait pas en jouer. On aime s’approprier les sons juste en tapant à notre façon, et ensuite créer des textures en mélangeant des sons rarement associés. Par exemple du xylophone avec du clavecin et de la guitare électrique saturée. Comme des associations de couleurs qu’on n’a pas l’habitude de voir. C’est un jeu.

Les percussions, par exemple, sont particulièrement variées, et on sent qu’elles ne sont pas le fait d’instruments classiques…

D. : Tout est sonorité, il suffit d’enregistrer et puis tout est transformé, que ce soit cette tasse, ou même un biscuit qu’on craque. On a toujours aimé enregistrer des sons de casseroles, d’ailleurs on en a vingt sur scène. Moi, ça me hante depuis que je suis petit : j’enregistre des sons partout où je vais. Aujourd’hui ça paraît courant, parce qu’on a souvent un enregistreur sur son téléphone, mais ce n’était pas le cas quand j’étais petit. Sur scène, il y a un chimes fabriqué avec des clés à mollette, un boulier chinois comme shaker, on joue de la conque aussi.

Faire des musiques de films ou de spectacles, cela alimente-t-il votre duo, ou est-ce juste… “alimentaire” ?

D. : Moi, j’ai gagné ma vie en faisant des commandes musicales avant de rencontrer Olivia. Ce n’est jamais "alimentaire", j’ai du mal avec ce mot. On ne fait pas ça dans le but de gagner de l’argent, en tout cas. Sinon j’aurais fait des musiques de pub, ou arrangé pour des artistes de variété. L’alimentaire, ça veut dire quoi ? Quand on passe un an et demi en studio en tant que producteur, avec Olivia, personne ne nous donne de l’argent pour cela

Le fait d’être un duo mixte, un couple – comme Yael Naim & David Donatien, The Two, An Pierlé & Koen Gisen – ne donne-t-il pas l’envie à certains de jouer sur le côté glamour…

O. : Pas trop. Enfin si, à un moment, ça nous énervait un peu : les idées de clips qu’on nous envoyait, c’était toujours romantique, genre on part en voiture, en voyage, des clichés. Finalement, on a dû forcer pour faire complètement oublier cette idée-là, ça ne regarde personne. D. : Voyez les pochettes : on aurait pu jouer sur le côté glamour. Eh bien non. O. : On voulait quelque chose d’étrange, de nocturne, toujours en restant dans l’idée de conte.

Il y a un lien entre vos albums, par les pochettes et les titres notamment. Vous créez finalement un véritable univers…

D. : Oui, c’est un jeu de piste. On est tout le temps en train de donner des indices, on a été très lynchiens dans ce deuxième album. Finalement c’est ça, la poésie : des indices d’émotion. Une intrigue. Et je pense qu’on écoute ou on regarde justement parce qu’on n’a pas forcément la réponse.

Sans vous en demander toutes les clés, d’où vous vient le texte d’une chanson telle “Slippery Slope”, où vous vous décrivez en position périlleuse, coincée : pas moyen d’avancer ou de reculer ?

O. : C’est venu d’un rêve. Et c’est l’idée de se sentir piégé, ne pas être libre de ses mouvements.

Cela traverse pas mal de chansons, en fait : des personnages en danger, enfermés parfois par leur passé ou, plus souvent, sous l’emprise d’autres personnes…

O. : Oui, peut-être, il y a la fuite aussi. D. : C’était un peu ça aussi dans le premier, sur "On my shoulders" notamment. Ici c’est plus affirmé. O. : Il y a aussi des moments d’apaisement, notez, sur "Moon mermaids", "Leo Leo", "Was it a dream". Mais je pense qu’il y a eu un peu de peur, en effet, et que moi-même j’essaie de l’affronter. Quand on fait un deuxième album, on a tellement peur qu’on attende quelque chose de nous... Du coup, on ne veut pas s’enfermer, on brouille les pistes en permanence. Au début, on voulait appeler l’album "Cross off the map", on sentait qu’on s’était volontairement rayé de la carte, on n’existait plus, plus que pour notre musique. On a presque fini sur une tournée américaine, cela a permis de jouer quelques nouveaux morceaux sur scène, de les démystifier.

Quel sens donner au titre de l’album “Both ways open jaws”, expression tirée d’une chanson ?

O. : Ça sonne comme une formule secrète. Quatre mots de quatre lettres. On s’est sentis comme deux sorciers autour d’un chaudron, qui y mettent tous les ingrédients qui leur passent par la tête. Et ça pouvait répondre à "A mouthful". Ça ne traduit pas vraiment. Pour moi, c’est plus un monstre à deux têtes. D. : Oui, il y a de ça aussi, dans ce second album : on a voulu se défendre, se protéger de tous les gens qui ont voulu nous conseiller, "il faut faire ci, faire ça, aller voir untel". On est très assisté, dans ce milieu, il y a toujours des gens qui ont le bon conseil, qui ont tout vécu et tout vu. A un moment, on dit : laissez-nous tranquille, laissez-nous réfléchir. Encore un conseil et je te mords.

Que vous a apporté votre travail avec des chorégraphes, avec la danse contemporaine ?

D. : C’est un milieu très intéressant car tout est possible, on peut tout faire - il n’y a pas la contrainte de l’argent, du résultat. On peut faire de l’atonal, de l’arythmie. La danse contemporaine, c’est un spectacle qui n’a ni queue ni tête finalement, un spectacle d’émotions seulement. Cela nous a ouvert des portes. Il ne faut pas s’enfermer dans la chanson, dans le texte. Celui d’une chanson comme "Dust it off", c’est de la poésie pure.

(*) "Do" comme D an et Olivia, et comme la note de musique. Souvent écrit, sur les pochettes, avec un "d" en forme de note de musique, et un "o" barré, ainsi qu’on dessine le "do" en dehors de la portée musicale - mais les polices informatiques ont fait monter la barre à 45°. Rien à voir avec une consonance nordique, donc.

The Dø, "Both ways open jaws", Cinq 7/Pias. Le 7 avril au Bota (Bruxelles), le 9 à la Rockhal (Esch-sur-Alzette).