Malik, du rêve à la révolution

Abd Al Malik était à Bruxelles ce mardi pour présenter son dernier album, "Château Rouge" (sorti fin 2010), sur la scène de l’Ancienne Belgique. Nous en avons profité pour rencontrer le rappeur poète de la déconstruction, comme l’appellent certains, en référence aux philosophes qui l’ont impressionné dans son parcours universitaire.

Vincent Braun
Malik, du rêve à la révolution
©D.R.

Abd Al Malik était à Bruxelles ce mardi pour présenter son dernier album, "Château Rouge" (sorti fin 2010), sur la scène de l’Ancienne Belgique. Nous en avons profité pour rencontrer le rappeur poète de la déconstruction, comme l’appellent certains, en référence aux philosophes qui l’ont impressionné dans son parcours universitaire. Cette notion avait inspiré sa mutation musicale avec, pour résultat, "Gibraltar", un deuxième disque (qui l’avait révélé au grand public en 2006) sur lequel il déconstruisait le rap en même temps qu’il s’abreuvait aux étangs du slam, de la chanson française et du jazz. En résultait une esthétique unique qu’Abd Al Malik, aujourd’hui 36 ans, met toutefois en veilleuse sur son nouvel opus, au profit de la rumba-rock congolaise (ses origines) et de l’électro. Une perle qui défie les genres musicaux forcément arrangée par le réalisateur canadien Gonzales. Entretien en pleine balance du concert, en survêtement gris clair à capuche et baskets noires.

Votre dernier né est un album composite. Une volonté de vous réinventer ?

Je ne réfléchis pas comme ça. Les disques se font naturellement. C’est la vie qui dicte ce que je vais faire. Pour celui-ci, le décès de mon grand-père a été l’événement central qui m’a poussé dans cette direction. D’une certaine manière, j’ai voulu lui rendre hommage, dans le fond et dans la forme. C’était une période de deuil, beaucoup de gens étaient à la maison, on discutait, il y avait des sons. Donc, il y avait une sorte d’éclatement positif : une envie de rendre hommage mais, aussi, de célébrer la vie. J’ai demandé des sons à Bilal, mon frère aîné, à Wallen, mon épouse. Après, je me suis dit que la personne la plus appropriée pour assembler tout cela, c’était Gonzales, avec qui je voulais travailler depuis longtemps.

Peut-on y voir le reflet des différentes personnalités qui vous déterminent ?

Oui. Mais pas dans un sens schizophrénique. C’est comme si, jusqu’à présent, j’avais fait découvrir aux gens certaines pièces de ma maison, et là, je rentre dans une nouvelle. Et il y en a d’autres encore, que j’espère pouvoir montrer un jour. J’espère que c’est une maison qui a des pièces à l’infini.

Une manière de faire se côtoyer les cultures, d’aller vers l’autre…

Oui, mais avec une certaine forme d’homogénéité. Cet aspect multiculturel doit avoir une cohérence, comme les branches d’un même arbre. C’est le cœur de ma démarche artistique : jeter des passerelles, aller vers les autres.

Est-ce aussi une manière de se trouver soi-même ?

Absolument. L’art permet le dialogue avec soi-même, puis de poser ce dialogue sur la place publique. S’interroger, c’est interroger le monde dans lequel on vit. C’est de la curiosité de soi, de l’autre, afin de mieux vivre ensemble.

Depuis quelque temps, certains peuples n’ont plus envie de vivre avec leurs dirigeants. Que pensez-vous de ces révolutions arabes ?

Ce qui se passe est normal et légitime. Ce n’était qu’une question de temps. Souvent, on mésestime la capacité des peuples à prendre leur destin en main. Mais ce n’est pas tout, il faut dépasser ce moment où les gens disent ‘stop’ pour pouvoir bâtir autre chose. Ce que je trouve beau, c’est l’élan de ces gens. Un élan de vie. On l’a vécu en Europe en 1989 avec la chute du Mur de Berlin. C’est un cri d’humanité.

Il y a comme une résonance entre les soulèvements arabes et les violences en banlieues. Les gens se sentent négligés par les dirigeants.

Il y a une résonance et pas seulement parce que dans les banlieues il y a des Français d’origine maghrébine ou arabe. Cela dépasse cette identité-là. Ce phénomène de révolte s’était déjà observé aux Etats-Unis dans les années 60. Lorsqu’un peuple est victime de l’oppression et de l’injustice, il va forcément bouger. Ce sont des ressorts humains. Ces aspirations à la liberté valent pour tous les humains.

Certains ont dit que l’islam n’était pas soluble dans la démocratie pour expliquer la soumission des peuples arabes.

Aujourd’hui, ils voient que c’est faux. Cette aspiration existe bel et bien. Tous ces débats qu’on nous a vendus, l’islam et la laïcité, l’identité nationale, c’est ridicule. Toute spiritualité est avant tout intime. Après, si certains veulent instrumentaliser cela, il faut faire attention de ne pas généraliser leurs propos.

Vous avez découvert le soufisme vers 16 ans. Grâce à cette pratique faite de méditation, réussissez-vous à vous rapprocher davantage de qui vous êtes ?

Totalement. Mon maître dit que nous sommes tous issus de la même lumière. Donc, celui qui n’est pas en paix avec lui-même ne peut pas être en paix avec les autres. C’est simple. Toutes les pratiques de l’islam, les cinq piliers, ont pour but de pacifier notre être, notre rapport à l’autre. L’autre avec un grand A, notre semblable. C’est un vrai projet de vie. Etre dans cette démarche, c’est une énergie positive.

Vous avez un projet de cinéma ?

Je suis en train de travailler sur l’adaptation cinématographique de mon premier livre, "Qu’Allah bénisse la France". C’est passionnant parce que c’est un autre médium tout aussi pertinent, tout aussi fort, affectivement parlant. J’y mets la même énergie que dans mes disques, la même envie d’être humblement dans la révolution. Nous, les artistes, sommes là pour bouleverser, pour bousculer. Ce sont les artistes qui nous donnent l’envie, qui donnent du sens. Et pas rien qu’eux d’ailleurs, j’ai eu des enseignants qui étaient de vraies rock stars, on se bousculait à leurs cours. Ces gens-là font que l’on se dit qu’être dans l’utopie, que rêver, ce n’est pas si bête que ça.

Le job d’un artiste, c’est la révolution ?

Le job d’un artiste, c’est de faire rêver, et cela implique la révolution. Je pense que la méthodologie du rêve, c’est la révolution. En plus, je me rends compte que, phonétiquement, rêve et révolution commencent de la même manière.

"Château Rouge", Universal.