Thiéfaine libéré

C’est un Hubert-Félix Thiéfaine nouveau qui se présente avec “Suppléments de mensonge”, son seizième – et magnifique – album. Certes, ce disque porte bien la patte, poétique, dense, sombre et écorchée, de celui qui s’affirme avec le temps comme un monstre de la chanson française – depuis le titre “La fille du coupeur de joints” en 1977.

ENTRETIEN SOPHIE LEBRUN
Thiéfaine libéré
©D.R.

C’est un Hubert-Félix Thiéfaine nouveau qui se présente avec “Suppléments de mensonge”, son seizième – et magnifique – album. Certes, ce disque porte bien la patte, poétique, dense, sombre et écorchée, de celui qui s’affirme avec le temps comme un monstre de la chanson française – depuis le titre “La fille du coupeur de joints” en 1977. Mais, plus que de coutume, le Jurassien laisse entrer le soleil, sinon une forme d’apaisement, sur cet opus. Magnifié par une belle palette de compositeurs (J.P. Nataf, Arman Méliès, Ludéal…) et un solide tandem d’arrangeurs-réalisateurs : Edith Fambuena et Jean-Louis Piérot, ex-Valentins, connus pour leur travail avec Daho, Bashung et Miossec. L’album sonne comme une “mise à nu”, acquiesce-t-il quand on évoque la pochette, où il apparaît torse nu, sans masque ni lunettes noires.

Thiéfaine revient de loin, le sombre morceau “Petit matin 4.10 heure d’été” est là pour en attester avec des mots tels “Je rêve tellement d’avoir été / que je vais finir par tomber”. On l’avait laissé, fin 2007, goguenard aux côtés de Paul Personne, avec qui il formait un sacré duo, le temps de l’album de blues “Amicalement vôtre”. Ledit opus a été suivi d’une tournée, à un moment où Thiéfaine aspirait, lui, à retourner à l’écriture de son prochain opus solo (devenu depuis lors un album “fantôme”). “Je sortais de dix tournées sans m’arrêter et j’avais l’intention de ne pas y retourner avant un bon moment. Mais j’ai accepté et même produit cette tournée.” Qui fut celle de trop.

Vous vouliez faire une pause…

Quand on a fini, en novembre 2006, au Zénith à Paris, je voulais avoir du temps devant moi pour me reposer, me soigner, me remettre en état, j’avais une vieille fatigue qui commençait à charger. On m’avait dit qu’à 180 chambres d’hôtel par an, on devenait fou. J’en étais à 200 et quelques. Je sentais qu’il ne fallait pas y retourner. Ce qui m’est arrivé, fin août 2008, c’est un burn-out; après ça, c’est l’implosion, l’écrasement.

Vous en parlez à votre façon dans “Petit matin 4.10 heure d’été”, datée du 28 août 2008 et précédée de cette citation : “Vivre signifie seulement repousser son suicide de jour en jour” (Stig Dagerman). Dans les remerciements du disque, vous citez différents personnels soignants. Vous ne cachez pas ce qui vous est arrivé…

Non. C’est stupide de cacher qu’on a un cancer; pourquoi une dépression nerveuse, doublée d’alcoolisme, cela se cacherait-il ? “Petit matin” faisait partie de l’album fantôme. A partir du moment où, plus tard, j’ai dit “je repars à zéro”, je n’aurais pas dû prendre ce morceau, mais ça aurait manqué à l’unité de l’album.

Qu’est devenu cet “album fantôme” que vous intitulez “Itinéraire d’un naufragé” ?

Deux chansons de cet album sont tout de même sur celui-ci (“Petit Matin” et “Garbo XW Machine”), et une autre, “Annihilation”, sur le coffret best-of “Séquelles” (2009). Mais après ce qui m’est arrivé, je n’ai pas voulu m’y remettre. Je le trouvais indigeste. J’avais récupéré mon énergie. J’avais envie d’aller ailleurs.

Qu’est ce que cet “ailleurs” ? Ce disque constitue-t-il une sorte de renaissance ?

Vous savez ce que c’est, le plaisir, chez Epicure ? L’absence de souffrance. Donc les “épicuriens”, ils peuvent aller se rhabiller : ce n’est pas la recherche du plaisir pour le plaisir, c’est juste l’absence de souffrance. C’est ça l’ailleurs, pour moi. Qu’est-ce qui se passe quand on vous soigne bien de ce genre de burn-out ? On vous remet en selle, on essaie de vous soigner de votre dépression nerveuse. J’ai eu une thérapie qui a duré longtemps, on ne m’a laissé partir que lorsque j’étais capable de me prendre en charge carrément dans une nouvelle vie. C’est comme si on m’avait enlevé une tumeur dans le cerveau et, d’un coup, j’ai plein d’espace, de temps, de liberté, de recul.

Cela modifie-t-il votre manière d’écrire ?

Je ne sais pas. J’ai écrit pratiquement tout l’album sous cette nouvelle influence – après ma dépression donc. Quand on écrit depuis l’âge de dix ans, qu’on a réussi à trouver un style, je ne pense pas qu’on en sorte. Maintenant, qu’on mette de l’oxygène dedans, ça, c’est autre chose. Il peut être plus aéré, clair, lumineux.

Dans “Infinitives voiles”, vous dites “Laissez-moi partir”…

Je le dis au sens où on m’a pris en charge : laissez-moi lâcher prise, souffler. On m’a appris cela, pour lutter contre le stress, la dépression. J’ai utilisé cette expérience. C’est pour ça que c’était important d’évoquer la chute – “Petit matin” – dans cet album, pour pouvoir ensuite expliquer comment on revient, à travers des chansons comme “Infinitives voiles”. Je trouvais intéressant, moi qui pense en être sorti, de dire aux autres malades : on peut en sortir, redevenir soi-même. C’était une façon de redonner de l’espoir. Le personnel soignant a été très professionnel. Ils ont une vocation, ces gens-là. Beaucoup étaient de mes fans, et ça me révoltait : vous savez, chanteur, c’est pas très utile. Vous sauvez des vies, vous aidez des gens à mieux vivre, c’est quand même autre chose…

Dans cet album encore, il y a des allusions à des écrivains, pas mal de citations littéraires, de mots rares (ou inventés) aussi…

Je tiens compte des conseils de Léo Ferré, dans “Préface” (sur l’album “Il n’y a plus rien”), qui est un art poétique. On dit les mots qu’on a vraiment envie de dire. Tous, même ceux de la pharmacopée, peuvent être utilisés. On a la liberté de dire tout ce qu’on veut en poésie. Donc j’ouvre, le plus possible, et je m’amuse un peu à provoquer dans ce sens-là, parce qu’aujourd’hui, on ramène tout vers le bas, on vit dans une médiocrité comme jamais je n’en ai vu.

On vous imagine entouré de bouquins. Passez-vous beaucoup de temps à lire ?

Pas tant que ça. Mais j’aime de plus en plus les livres. Comme j’ai une vie saine maintenant, il faut bien que je passe tout ce temps que j’ai en plus, et les livres m’emmènent loin. Je me suis mis à la lecture tardivement, j’avais près de trente ans. Je n’avais plus un rond, j’ai essayé d’entrer chez Gallimard pour être représentant de la collection “Folio”, et je n’ai pas su répondre à une seule question de l’examen. J’étais tellement vexé, en colère contre moi-même, qu’à partir de ce moment-là, j’ai commencé à lire, picorer dans les bibliothèques…

Quels sont vos auteurs phares ?

Les romanciers qui sont des oraux, qui hurlent, qui crachent. Rimbaud (“Une saison en enfer”), Lautrémont, Céline, James Joyce (“Finnegans Wake” est mon livre de chevet), William Burroughs, Allen Ginsberg, les surréalistes aussi.

Vos textes sont très denses, il y a peu de temps morts…

C’est ça l’oral, pour moi : en avoir plein la bouche. C’est comme l’alcoolisme où on ne s’arrête plus de boire. C’est vomir aussi, c’est cracher. C’est chanter. Je suis un oral. Ma mère a dû rater le sevrage.

Ne vous êtes-vous jamais senti à l’étroit dans la chanson ? N’avez-vous jamais envisagé d’écrire un roman ?

Assez tôt, vers 18-20 ans, j’ai tout essayé : j’ai écrit des romans, des pièces de théâtre, des poèmes, des nouvelles; j’ai fait de la peinture, de la photo. Rien n’a été publié, ça s’est toujours fini en chanson : de toute évidence, c’était là que j’étais le plus à l’aise. J’ai donc décidé de me consacrer uniquement, de tout ramener à la chanson. Essayer d’avoir un support dans lequel on est vraiment à l’aise et avoir une certaine technique, quitte à la casser de temps en temps. Pouvoir se perfectionner.

Une chanson comme “Les ombres du soir” vous rapproche de Dominique A…

S’il y a quelqu’un qui a pu m’inspirer, c’est Marcel Aymé ! J’étais chez moi, dans le Jura. J’avais envie de puiser dans certaines légendes. Marcel Aymé vient du même coin. Je me suis inspiré des ambiances, des descriptions qu’il y a dans ses bouquins. J’ai beaucoup écrit sur le Mexique, New York, Paris – enfin pas directement, mais en traînant dans les rues de ces villes –, mais je n’avais jamais réussi à capter quelque chose de chez moi, sauf ce soir-là où je suis parti me promener avec ma guitare, et c’est venu tout seul. Quand je travaillais sur cette chanson, j’étais vraiment bien, j’avais envie que ça ne finisse plus. C’est pour ça aussi qu’elle est longue. (NdlR : 8’55”). Et puis on s’en fout, j’aime bien quand il y a du volume. J’aime la chanson de Dylan “Sad eyed lady of the lowlands” (11’23”) et surtout “Goin’ home” des Stones (11’35”). C’est comme un roman : on a plus d’intérêt pour un bon roman de 800 pages que pour un roman court, non ? On est vraiment dedans, et à la fin, ça nous marque.

Qu’est-ce qui vous a poussé à solliciter les Valentins, pour la réalisation et les arrangements ?

Une fois mes maquettes voix-guitare faites, je me suis aperçu que j’avais beaucoup puisé dans ma part féminine pour cet album : il y a plus de délicatesse, de douceur, de tendresse. J’ai voulu aller plus loin, en prenant une réalisatrice plutôt qu’un réalisateur. Je suis finalement parti avec Edith Fambuena. A la deuxième réunion, elle m’a présenté Jean-Louis Piérot et dit qu’elle aimerait co-réaliser avec lui. C’est assez tard, avant les mixes, que j’ai appris qu’ils avaient eu une histoire musicale ensemble : je ne connaissais pas Les Valentins…

Hubert Félix Thiéfaine, “Suppléments de mensonge”, Columbia/Sony. En concert le 8 octobre au Cirque royal de Bruxelles. Info : www.cirqueroyal.org

© La Libre Belgique 2011