Le Freischütz, en français dans le texte

Il peut sembler incongru de donner en français à Paris le "Freischütz" de Weber, un des opéras allemands les plus emblématiques, tant par son sujet que par sa place même dans l’histoire de la musique - véritable acte fondateur de l’opéra germanique.

Le Freischütz, en français dans le texte
Nicolas Blanmont, envoyé spécial à Paris

Hormis dans quelques maisons spécialisées (ENO à Londres, Komische Oper à Berlin ou Volksoper à Vienne ) l’habitude est aujourd’hui bien établie de donner les opéras dans leur langue originale : fidélité à l’œuvre, à l’auteur, à la musique, le choix est évident. Il peut dès lors sembler incongru de donner en français à Paris le "Freischütz" de Weber, un des opéras allemands les plus emblématiques, tant par son sujet que par sa place même dans l’histoire de la musique - véritable acte fondateur de l’opéra germanique.

Sauf que, en l’occurrence, la version française est aussi une version originale, forte d’une légitimité historique et musicale. Créé à Berlin en 1821, "Der Freischütz" connut en effet un succès international qui lui valut en France une première adaptation de Castil-Blaze (sous le titre "Robin des Bois" !) puis, en 1841, une version véritablement refondue par Berlioz. Le grand musicien collabora au livret français (excellent) en révisant la prosodie mais, surtout, il composa des récitatifs (accompagnés) pour remplacer les dialogues parlés du singspiel original, l’ouvrage étant destiné à l’Opéra de Paris où tout devait être mis en musique. Et comme, bien sûr, il fallait aussi un ballet, Berlioz orchestra et inséra au troisième acte la fameuse "Invitation à la valse".

On sait combien les Britanniques chérissent la musique française : c’est à une équipe presqu’entièrement venue d’Outre-manche que l’Opéra Comique a confié cette résurrection du "Freischütz" berliozien. John Eliot Gardiner dirige l’ouvrage amoureusement et superbement, et les sonorités d’époque de son Orchestre Révolutionnaire et Romantique font merveille, tout particulièrement côté vents. Le chef anglais a aussi visé juste en choisissant, pour suppléer aux récitatifs manquants du début du troisième acte, de proposer une pantomime sur fond sonore du Konzertstück pour clarinette de Weber.

Quant à son Monteverdi Choir, il reste bien un des meilleurs chœurs du monde, et il ne faut pas manquer l’occasion de l’entendre sur une scène d’opéra même si on n’eût peut-être pas dû aller jusqu’à demander aux choristes de se transformer en danseurs pour une "Invitation à la valse" qui frise la bourrée auvergnate. Très belle distribution aussi (et avec un coaching efficace qui rend compréhensible la diction française de la plupart des Anglo-Saxons), avec notamment Gidon Saks (Gaspard), Samuel Evans (Kilian) ou Andrew Kennedy (un Max voulu par Gardiner plus proche de Tamino que des heldentenors habituellement distribués dans le rôle). Mais, dans ce monde machiste de chasseurs, on se réjouit que la vedette aille aussi aux deux personnages féminins, Virginie Pochon (Annette façon soubrette, abattage décoiffant) et notre compatriote Sophie Karthäuser, désormais abonnée aux premiers rôles : son Agathe est tout en douceur et subtilité, avec un aigu d’une sûreté parfaite et des nuances diaphanes.

Organisant l’action autour d’une fête foraine de la France de l’entre deux-guerres, avec un stand de tir où s’affrontent les jouteurs, la mise en scène de Dan Jemmett a le mérite de légitimer le choix de la version berliozienne en jetant un pont franco-allemand entre la fantasmagorie romantique de la Gorge aux Loups (où, comme dit Gardiner, le fantastique vient surtout de l’orchestration) et le côté bal populaire du reste, Agathe et Annette étant deux foraines vivant dans leur roulotte. C’est plus joli que fascinant mais, si elle ne casse pas trois pattes à un canard, cette lecture tue ce qu’il faut d’aigles et autres volatiles.

Paris, Opéra-Comique, jusqu’au 17 avril; www.opera-comique.com

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