Goran Bregovic, la voix des Balkans

Il a le charisme de ces hommes qui ont eu plusieurs vies. En l’occurrence, comme tous les habitants des Balkans, une avant, et une après la guerre. "J’ai tout perdu en 24 heures. Ma maison, ma voiture, mon bateau, mon compte en banque j’ai dû repartir à zéro."

Goran Bregovic, la voix des Balkans
©D.R.
Athénaïs Keller (st.)

Il a le charisme de ces hommes qui ont eu plusieurs vies. En l’occurrence, comme tous les habitants des Balkans, une avant, et une après la guerre. "J’ai tout perdu en 24 heures. Ma maison, ma voiture, mon bateau, mon compte en banque j’ai dû repartir à zéro."

Rock star ultra-populaire dans son pays, il s’était déjà préparé à une retraite tranquille sur une petite île de l’Adriatique. Mais du jour au lendemain, sa vie bascule.

Il fuit la guerre et s’exile à Paris où, pour la première fois de sa vie, il doit trouver un moyen de gagner de l’argent. "Tu te rends compte dans ces moments-là que tout ce qui t’appartient, c’est ton savoi r." Il lui reste la musique. Elle l’a sauvé. Aujourd’hui, il est plus que jamais sur le devant de la scène. Il revient à Bruxelles présenter son nouveau projet, dans le cadre du festival Balkan Trafik.

Vous avez composé la bande originale du film “La Reine Margot” de Patrice Chéreau en 1994, vous montez aujourd’hui un spectacle intitulé “Margot, Mémoires d’une reine malheureuse”. D’où vous vient cette fascination ?

J’ai travaillé sur le film pendant la guerre à Sarajevo. J’étais très motivé car ce film, c’est notre histoire. C’est une guerre française du XVIe siècle, qui arrive à la fin du XXe siècle chez nous. Ce film a laissé une forte trace dans la culture française et même ailleurs. Je me souviens un jour, après un concert, Oliver Stone m’a proposé de faire la musique d’"Alexandre le Grand". Il m’a dit qu’il voulait faire un film costumé qui ne soit pas stupide pour une fois, et il a pris "La Reine Margot" en exemple. Car c’est très rare. Les films costumés sont toujours plus ou moins bêtes.

Et pourquoi avoir rouvert le chapitre ?

L’année dernière, la basilique Saint-Denis a fêté l’année d’Henry IV, enterré là-bas tout comme la reine Margot. Ils m’ont demandé si je me sentais d’écrire quelque chose, ils m’ont commissionné et j’ai proposé une composition, sous une forme qui était celle du XVIe siècle, juste avant la naissance de l’opéra, avec un acteur qui récite le texte et un orchestre derrière. Alors, j’ai créé une histoire contemporaine, probablement inévitable pour quelqu’un de Sarajevo pendant la guerre. J’ai raconté l’histoire d’une femme qui trouve un journal de la reine Margot, puis découvre que c’est sa mère, une femme de Général, qui se cache derrière ce journal. C’est une tragédie familiale, comme il y en a beaucoup en temps de guerre.

Vous cultivez un peu une image de poète maudit non ?

Pour un artiste d’une petite culture c’est déjà beaucoup s’il y a une petite attention de la part des grandes cultures. Je ne sais pas quelle est mon image ici, mais au final je m’en fous, ce qui est important c’est d’avoir l’opportunité de jouer la pièce, ici à Bruxelles notamment, devant... je ne sais pas combien de personnes qui vont venir écouter cette histoire, que je vais raconter.

Vous avez déjà joué plusieurs fois ici, notamment il y a quinze ans à Forest National; vous aviez alors plus de 180 musiciens avec vous…

J’ai tout viré ! (rires) J’ai commencé avec des grandes formations, et puis j’ai tout viré. Je ne me sens pas bien avec des grands orchestres. C’est trop bien accordé. C’est trop propre. Alors j’ai viré toutes les femmes des chœurs, tous les bois je les ai remplacés par des cuivres gitans traditionnels et des chanteurs d’église orthodoxes. Comme ça, j’ai un mélange de choses bien et mal accordées

Une plus petite formation permet aussi plus de complicité…

Oui, et puis surtout, ils sont tous très différents les uns des autres. Certains sont très éduqués, d’autres pas du tout et ne savent que très peu lire et écrire. Je joue 100 concerts par an, alors tout ce qui nous fait tenir ensemble, ce sont ces différences. Car ceux qui ont fait le conservatoire ne savent pas ce que savent les autres. Il y a une curiosité mutuelle. Et on s’amuse, toujours.

Vous sortez la deuxième partie de votre dernier album “Alkohol”…

Oui, elle s’appellera "Champagne for the Gypsies". Après tout ce qui s’est passé l’année dernière autour de cette population, j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose. Virer les gens juste parce qu’ils sont gitans c’est n’importe quoi. Alors j’ai contacté des artistes de sang gitan, qui ont laissé une trace dans la culture populaire, et des nouveaux, qui vont laisser leur trace. J’ai donc rassemblé une dizaine d’artistes, de la génération des années septante comme David Essex ou Rickie Lee Jones, jusqu’à aujourd’hui, avec Ayo par exemple. Je voulais envoyer un message simple : les gitans ne sont pas le problème.

D’autres projets de prévu ?

J’ai écrit un opéra, une adaptation de Carmen, comme si c’était un scénario..Mais pour l’instant je n’ai pas le temps d’en faire un film. Il faudrait y consacrer au moins deux ans Quand je serai vieux peut-être vraiment vieux pour ma vraie retraite !


Festival Balkan Trafik, du 14 au 17 avril au palais des Beaux-Arts. Rens. www.bozar.be ou www.balkantrafik.com


Sur le même sujet