A chacun son Kaiser Chiefs

Comment faire parler de soi tout en rallumant la flamme de la création lorsqu’on est un groupe rock confronté au quatrième album ? Les Kaiser Chiefs ont trouvé l’astuce : lancer vingt nouvelles chansons sur leur site Internet et inviter les gens à composer leur propre album de dix titres.

Dominique Simonet
A chacun son Kaiser Chiefs
©Dany North

Comment faire parler de soi tout en rallumant la flamme de la création lorsqu’on est un groupe rock confronté au quatrième album ? Les Kaiser Chiefs ont trouvé l’astuce : lancer vingt nouvelles chansons sur leur site Internet et inviter les gens à composer leur propre album de dix titres pour la somme forfaitaire de 7,5 livres, choix de la pochette compris. Largué, Radiohead qui proposa en son temps l’achat d’un album sur le Net au prix estimé par le client. Remis de ses émotions après être tombé dans les pommes à quelques encâblures de l’arrivée du dernier marathon de Londres, le chanteur Ricky Wilson semble heureux de son coup. Il en parle avec l’enthousiasme du pêcheur qui a fait la prise du siècle.

Ces vingt nouveaux titres sont très différents les uns des autres.

L’idée et l’écriture de chansons vont de pair. Sans l’idée, nous n’aurions pas fait ces chansons. Nous devions écrire vingt chansons qui pouvaient se suffire à elles-mêmes, comme autant de simples, pas comme un album. Elles tenaient debout toutes seules. Ainsi, en écrivant une chanson qui allait dans une certaine direction, nous ne devions pas revenir dessus pour l’ajuster à un éventuel album. On pouvait aller aussi loin que nous en avions envie. C’était très libérateur. Nous écrivions les chansons comme si c’étaient des faces B, sans aucune pression. On ne se souciait même pas de savoir si c’était une chanson des Kaiser Chiefs.

Outre celle des Beatles ou de Pink Floyd, l’infuence des années 80 se fait sentir, dans des titres comme “I Heard it Break”, “I Dare You”, “Things Change” aussi.

Cela a toujours été angulaire à notre musique. La vérité, c’est que nous sommes tous au début de la trentaine maintenant. Donc, nous étions des enfants dans les années quatre-vingt, des adolescents dans les années nonante. La musique qui vous touche au cœur est celle que vous découvrez quand vous avez dix, onze ans. Pour nous, c’étaient les années quatre-vingt, la meilleure décennie pour la musique pop.

Et les années soixante ?

Les sixties sont la meilleure décennie musicale, c’est autre chose. Selon moi, la pop a été inventée dans les années quatre-vingt. Les années cinquante ont inventé le rock’n’roll, les années soixante ont produit la meilleure musique en général, les seventies sont glam et punk, et les eighties sont pop. Pour nos chansons pop, nous regardons en arrière, en direction des années quatre-vingt.

Quelle fut votre première émotion musicale ?

Ce n’est pas en achetant un disque. Vous connaissez "Back to the Future", Michael J. Fox ? A la fin du film, il joue "Johnny B. Goode", de Chuck Berry, à la guitare. Il joue "slide" sur ses genoux, et en voyant ça, j’ai pensé que c’était ce que je voulais faire. Pas voyager dans le temps, mais jouer "slide" sur mes genoux en chantant "Johnny B. Goode". Par la suite, au début de mon adolescence, j’ai formé un groupe et le premier morceau qu’on a joué sur scène était "Johnny B. Goode".

Référence au rock’n’roll premier, on revient toujours à la source ?

Oui. Je suis vraiment envieux des gens, des groupes ou de tous ceux qui font quelque chose pour la première fois. Cela devait être si excitant dans les années cinquante et soixante. Les Beatles ont rendu les choses difficiles pour tout le monde, car ils ont tout fait les premiers. Tout était dans la découverte de quelque chose de neuf. Pour en revenir à l’idée du site, c’est formidable d’avoir une idée et d’être le premier à la réaliser. On ne se rend pas compte jusqu’à ce qu’on fasse quelque chose en premier, mais ce n’est pas facile du tout. J’ai beau être envieux de cette époque très créative, faire quelque chose pour la première fois sans savoir comme les gens vont réagir est effrayant.

L’idée de ces vingt chansons au choix du client, c’est parce que vous étiez en panne d’imagination, vous aviez besoin d’un coup de fouet ?

Au quatrième album, beaucoup de groupes disent qu’ils se sentent tout neufs, comme si c’était leur premier. Cela ne veut rien dire, c’est simplement ce que les gens veulent entendre. Dans le cas de "The Future is Medieval", pour nous, c’était une toute nouvelle expérience. Faire des disques était devenu routinier. Le processus actuel était génial pas seulement pour nous, mais aussi pour notre entourage. Dans la maison de disques, tout le monde devait faire quelque chose d’autre que son boulot habituel. Nous avons voulu que cela reste secret, ce qui a rendu les choses encore plus excitantes. Le secret a été bien gardé. C’était pourtant tellement tentant d’en parler à ceux qui nous demandaient si on faisait toujours de la musique... Vingt nouvelles chansons et une toute nouvelle plate-forme numérique que nous avons inventée, le jour où ça sort, c’est génial. L’un des plus beaux jours de ma vie. J’en suis très fier, car c’est la plus grande chose que j’aie pensée de toute ma vie.

Dans votre proposition, à quoi les gens allaient-ils réagir, selon vous ?

Dans le disque, il y a l’objet qu’on tient en main, mais aussi le fait de faire partie du projet, parce qu’en l’achetant, vous investissez en lui. Ce que vous téléchargez tombe dans votre ordinateur, vous n’investissez rien, à part votre argent. Acheter un disque, c’est adhérer à un groupe, faire partie du tout, du gang géant. Avec notre système, les gens peuvent faire une expérience semblable. Dans le téléchargement classique, de moins en moins de gens associent la sortie d’un album à un moment particulier de leur existence. Là, ils vont se rappeler la sortie de cet album, ou de quand ils l’on conçu. Quand j’achetais un disque, je passais du temps avec lui, parfois des semaines. Je ne pouvais m’en permettre qu’un à la fois, donc je devais choisir, écouter chez le disquaire... Notre idée est une tentative de revenir à quelque chose comme ça. Elle pourra sans doute être développée, améliorée

Vous vivez à Londres maintenant, mais c’était quoi, le Leeds de votre jeunesse ?

C’était prendre le bus pour aller en ville chaque samedi, acheter un disque si j’avais de l’argent, aller au cinéma, et vivre pour ça chaque semaine : acheter de la musique et aller au cinéma. Tous les magasins étaient encore particuliers; maintenant, il y a des chaînes de tout partout, du sandwich au T-shirt, tout est pareil. Si vous achetez des fringues, vous sortez dans la rue et vous trouvez des gens qui portent la même chose que vous. Voilà que je fais le misérable petit vieux grincheux qui regrette le bon vieux temps Leeds, je ne connaissais rien d’autre à l’époque, car je n’avais jamais voyagé. J’étais content d’avoir le zoo parce que je ne connaissais pas la jungle. Maintenant, j’ai vu la jungle.

Comment s’opère la sélection des chansons pour la scène ?

Nous avons choisi celles que nous pensions pouvoir jouer. On ne peut amener quinze synthétiseurs sur scène, et nous ne sommes pas le genre de groupe qui pousse sur la touche "play" et commence à chanter Ce qui élimine certains des nouveaux titres. Evidemment, j’observe les choix des gens sur le site.

Qu’est-ce qui marche le mieux ?

Jusqu’à présent, la chanson la plus sélectionnée est "Problem Solved". Si j’y réfléchis, elle est peut-être très populaire parce qu’elle sonne le plus comme notre premier album. Les fans s’y retrouvent et ce sont sans doute eux qui ont été les premiers sur le site. Un des défauts du Net est qu’on ne peut pas laisser mûrir une chanson. Certaines ne marchent pas à la première écoute, comme "Child of the Jago". Au départ, les gens préfèrent sélectionner des trucs avec des guitares angulaires, bruyantes et rapides. On va voir. Au lancement du site, j’ai fait moi-même mon album à six heures du matin, qui serait différent si je l’avais fait à sept heures ou le lendemain. Attendre et entendre.

L’album sort en CD, mais aussi en vinyle ?

Obligé ! On le sortirait même en cylindre de cire pour graphophone si on pouvait ! On prévoit un LP, mais ce que j’aimerais faire, c’est vingt singles ! Sans face B, rien que des faces A ! Et proposer un coffret aux gens. Le contraire de ce qu’on fait sur le site Internet, mais nous avons inventé le jeu, alors on peut changer les règles quand on veut. Comme les Beatles ont fait musicalement. Je ne dis pas qu’on fait comme les Beatles, mais on essaie

Téléchargement sur www.kaiserchiefs.com; album album "The Future is Medieval", 13 titres, Universal Music.

Kaiser Chiefs en concert à Rock Werchter dimanche 3 juillet, scène principale, 17h20. www.rockwerchter.be. Voir aussi page 48.