Tori Amos, prêtresse classico-pop

Sans trop chercher à connaître les chiffres et en préservant l’élégance requise sitôt qu’on effleure l’âge d’une dame, aussi grande soit-elle, nous nous contenterons de délimiter la carrière de Tori Amos à deux décennies éclectiques.

Entretien: Nicolas Capart
Tori Amos, prêtresse classico-pop
©Victor De Mello

Sans trop chercher à connaître les chiffres et en préservant l’élégance requise sitôt qu’on effleure l’âge d’une dame, aussi grande soit-elle, nous nous contenterons de délimiter la carrière de Tori Amos à deux décennies éclectiques. Un peu plus de vingt années de trajectoire sinusoïde qui auront fait de la petite rouquine fille de pasteur de la banlieue de Georgetown une véritable icône des notes contemporaines et une pianiste au doigté reconnu tout autour du globe. De celle dont on ne peut décliner une invitation, même promotionnelle Celle-ci fut envoyée et rendez-vous fixé dans les rues de la cité londonienne, il y a quelques semaines. Avec pour alibi quelques questions sur la sortie du douzième opus de l’Américaine et, en bonus, le plaisir de quelques bavardages avec elle au milieu des boiseries baroques d’un hôtel assez chic de South Kensington.

Avant cela, on a un peu flâné sous le soleil anglais en se remémorant, au pied des grandes vitrines, tous les visages connus de la chanteuse depuis ses débuts. Tantôt artiste populaire nineties ou rockeuse au piano, aujourd’hui conteuse classique, il n’y a pas si longtemps une muse electro Une femme au caractère gentiment bien trempé sur les pieds de laquelle il ne vaut mieux pas marcher, une artiste engagée, une maman adoucie, aussi Mais à trop rêvasser en écoutant les tubes de la "Cornflake Girl", on s’égare dans les dédales du London Underground et l’on arrive sur le fil - ou presque - pour notre tête-à-tête. C’est une très belle femme qui se tient devant nous, certes un rien trop grimée, mais au charme moins froid que celui qu’elle dégage sur la pochette "photochopée" de son dernier album en date. Tori Amos dégage une classe folle et semble afficher une humeur au beau fixe. Les rayons de l’été indien, ça marche à tous les coups. Excuses faites pour ce léger délai, nous prenons place face à l’Américaine qui promène avec distinction une petite cuillère dans sa tasse de thé. D’abord impressionné par le vert de ses yeux et le noir de ses ongles, son sourire nous rassure, tout comme ses premiers mots "Ne m’en parlez pas, j’y viens depuis tellement longtemps et pourtant je m’y perds encore. Ce métro londonien est un vrai labyrinthe. Mais reprenez votre souffle, installez-vous à l’aise." Nous obtempérons, ravi de voir notre interlocutrice d’aussi bonne composition, connaissant son tempérament et plus d’une anecdote où l’intervieweur maladroit en a été victime.

Aujourd’hui vous sortez un nouvel album où vous puisez l’inspiration dans la musique classique de la Renaissance pour créer des compositions originales. Une manière de boucler la boucle d’une carrière musicale entamée sur les bancs du solfège.

J’avais 2 ou 3 ans quand j’ai commencé à m’essayer derrière les touches, c’était juste après le déménagement de mes parents vers le Maryland, je m’en souviens très bien. Il y avait des caisses encore fermées qui traînaient tout autour du piano. J’adorais jouer, ça ne m’a plus quitté. Donc, j’ai effectivement été m’inscrire au Conservatoire de musique Peabody quelques années plus tard (elle avait 5 ans à l’époque et était la plus jeune élève admise dans cet établissement, NdlR). Là, ils m’ont demandé quelle était ma voie, et si j’avais envie de devenir une pianiste de concerto A leur grand regret, j’ai répondu que non et que je n’avais pas l’impression d’être faite pour ça. Je me voyais davantage comme une architecte Une architecte sonique Ma réponse leur a moyennement plu.

C’est ce genre de réponse qui vous a valu de voir votre bourse interrompue pour indiscipline plus tard (à 11 ans, NdlR) ?

Sans doute Disons que j’avais cette fâcheuse tendance de jouer d’oreille, loin de la partition. Et d’être plus motivée par l’idée de créer mes propres compositions que par celle de répéter sans fin les mêmes grandes œuvres historiques, belles mais souvent très ennuyeuses. Mais d’autres raisons pourraient être avancées Les difficultés de voir éclore des compositrices dans la sphère classique par exemple, ces dernières ayant toujours eu des difficultés à trouver leur place dans ces milieux académiques là. C’est une réalité et force et de constater que peu d’opportunités leur ont été offertes au fil des années. Pour ce qui est des champs pop, c’est vrai, le verrou a sauté depuis un bon moment déjà, et nombre d’artistes féminines ont réussi à s’accomplir dans ce domaine. En revanche, pour ce qui est des bandes originales de films, des comédies musicales, du théâtre, en tant que compositeur et pas comme interprète, cela a toujours été un club réservé aux messieurs. J’ai donc eu cette envie de me diriger vers la musique populaire assez tôt, ce qui me semblait la meilleure option face à une scène classique pas encore assez ouverte à mon goût. Pas assez tournée vers la modernité non plus Quand j’entendais certains arguer que les Beatles auraient disparu des mémoires d’ici une trentaine d’années, ça me faisait bondir. J’ai compris qu’il fallait que j’entame mon propre voyage musical.

Un voyage au cours duquel vous avez souvent parlé de vous dans vos chansons, mais qui vous mène ici dans une narration quasi romanesque. Un récit (rappelant l’un de ces prédécesseurs, “Scarlet’s Walk”, NdlR) où vous racontez la remise en question d’une femme amoureuse, malheureuse et interrogative…

Et bien pour commencer, je suis une femme amoureuse (Rires). Etre mariée de longue date ne veut pas forcément dire qu’on aime moins que jadis. Je crois que cette femme (Anabelle, protagoniste central de ce concept-album, NdlR) a été construite sur base de multiples expériences que j’ai vécues en tant que femme au cours de ma vie. En outre, Mark (Hawley, son mari, NdlR) a toujours été une muse pour moi dans ma carrière depuis notre rencontre. Et il le sait, il trouve cela amusant Mais lorsque l’on se lance dans un projet de ce genre, on doit choisir arbitrairement une ligne du temps où suspendre les événements. Car la trame est très structurée. La nature peut à l’occasion y être personnifiée également Mais, à la manière d’une tragédie, les tourments d’une crise personnelle y sont préférés au souci d’une crise globale.

Ce qui demeure l’ingrédient le plus personnel de cet ambitieux “Night of Hunters”, c’est peut-être cette invitation au micro faite à votre fille de 11 ans Natashya ?

C’est très juste. Ma nièce Kelsey fait également une incursion sur le disque d’ailleurs Ma fille a découvert le blues à l’âge de 9 ans, et elle en avait 10 à l’époque où ont été enregistrées ces chansons. Natashya chante partout, tout le temps, depuis toujours Elle joue également, au quotidien, comme tous les enfants, direz-vous, même si j’ai toujours eu le sentiment qu’elle avait, plus qu’une autre, toujours eu ça en elle. J’en ai parlé avec elle et elle m’a aidé à construire progressivement les personnages de "Night of Hunters". Tout s’est fait très naturellement. Une erreur de casting peut être fatale dans une telle pièce. J’ai appris cela au fil du temps. La relation qui m’unit à Natashya et Kelsey m’a permis d’évoluer dans des lieux familiers. Entre filles.

Enfin, quels compositeurs classiques avez-vous choisis pour nourrir cet opus ? Et comment allez-vous transposer la chose sur scène ?

Ils peuvent être réunis dans la catégorie des compositeurs de la Renaissance, mais viennent de différentes périodes. Vous avez Scarlatti et Bach d’un côté. Les travaux de Schumann ou de Schubert de l’autre, que je relierai plutôt à l’époque victorienne gothique. Enfin, des musiciens du début du XXe comme Eric Satie. Pour ce qui est de la scène, c’est une excellente question (à l’époque de notre rencontre, Tori Amos n’avait pas encore entamé la tournée "Night of Hunters", NdlR). J’ai travaillé avec l’Apollon Musagete String Quartet et le clarinettiste Andreas Ottensamer, qui devraient m’accompagner sur les planches. Il y aura donc des cordes et mon piano pour sûr, mais les répétitions furent furtives. "We gonna work the repertoire."

La Tori Amos qui détourne du classique aujourd’hui est-elle la même qui reprenait hier REM ou Slayer ?

Vous savez, Scarlatti est un sacré "motherfucker" lui aussi.


Un disque : Tori Amos, Night of Hunters, 2011, Universal/Deutsche Grammophon. En concert : samedi 29 octobre dès 20h, palais des Beaux-Arts - Salle Henry Le Bœuf.