Raphaële Lannadère, alias L, signe "Initiale"

L’abécédaire de la chanson française actuelle recèle décidément des surprises. A la lettre Z se suivent Zaz, Zaza (Fournier) et Zazie : il y a de quoi y perdre son latin. les initiales qui s’alignent : entre Mademoiselle K et M, il y a désormais un L.

Sophie Lebrun
Raphaële Lannadère, alias L, signe "Initiale"
©D.R.

L’abécédaire de la chanson française actuelle recèle décidément des surprises. A la lettre Z se suivent Zaz, Zaza (Fournier) et Zazie : il y a de quoi y perdre son latin. Au milieu, ce sont les initiales qui s’alignent : entre Mademoiselle K et M, il y a désormais un L. Ou plutôt une L. Raphaële Lannadère de son vrai nom, 30 ans. Elle a sorti un premier album "Initiale" en avril, qui lui a valu un accueil critique élogieux, la couverture de Télérama et le Prix Barbara. Ce vendredi, elle se produit au Bota. Belle occasion de découvrir cette voix ronde, ce chant aux lenteurs mélancoliques, ces textes ciselés, cet univers voluptueux en noir et rouge, un peu rétro; un peu maniéré aussi.

L a d’abord pris Raphaële pour nom d’artiste "mais un jeune homme a débarqué sous ce nom et vendu un million d’albums !" sourit-elle. Ce fut donc L. "Je trouvais cela joli, féminin, aérien, et en même temps énigmatique. Comme je fais des chansons très incarnées, cela créait un décalage, un espace pour l’imaginaire." Des "L", il y en avait, pour la petite histoire, dans les chansons du musicien-interprète Babx ("L rêve d’IL", "Lady L"), son compagnon, qui a co-arrangé et réalisé ce premier opus "Initiale". Et puis L, il se trouve que c’est l’initiale du patronyme de tous ses grands-parents, ajoute-t-elle. "Et l’histoire, d’où on vient, cela a beaucoup d’importance".

Ainsi la maison familiale (côté maternel) à Montmédy, où elle passait ses vacances, a-t-elle marqué son enfance. La ferme voisine, les champs immenses, la citadelle de Vauban - autant de terrains d’aventures. On est à un jet de pierre de la Belgique. De ses frites ("on allait en manger à Florenville !") et de ses artistes. "Là-bas, j’ai appris Jacques Brel, toute petite, un peu comme des comptines. J’ai toujours chanté pour les autres. A 5 ans, je chantais pour tout le monde à la fin du repas." "Mes parents ne sont pas musiciens mais écoutaient beaucoup de musique", précise-t-elle. Du classique, les Beatles, Brel, Barbara, Billie Holliday et Otis Redding énumère-t-elle comme une partition en B majeur. A vingt ans, c’est Ferré qui squatte ses baffles, outre Björk et Radiohead. Ensuite Bashung, Brigitte Fontaine - celle-là même qui adoubera L en 2010, en la citant comme talent à suivre. "J’aime ces artistes qui au-delà du texte, ont une façon à eux de dire la langue, une musicalité particulière".

Raphaële se destine aux études. Sciences po. Mais la rencontre avec une prof de chant la lance sur la voie musicale : Martina A. Catella, ethnomusicologue, à la tête de l’école Les Glotte-Trotters. "Elle réalise une synthèse entre la technique classique et les chants traditionnels de culture orale. Elle pense qu’il y a un larynx universel et qu’on peut tout chanter". Son coup de cœur à L ? "Les chants corses, quelle merveille ! C’est là que j’ai appris la musique. Chanter en chœur à plusieurs voix, cela forme l’oreille, cela donne une conscience verticale du son." Premiers pas sur scène avec des reprises (Brel, Ferré, Barbara, Mano Solo ). En 2008 sort l’EP "Premières lettres" d’L. En 2011, l’album "Initiale". Concocté avec Babx donc, qui a ce don de "scénariser la musique", souligne-t-elle. L’opus vogue entre franc minimalisme ("Mon frère", "Je fume") et délicates envolées ("Initiale", "Romance et série noire", "Petite"). Sur "Pareil", le tandem a brouillé les pistes : ce galop léger, est-il acoustique ? Synthétique ? Un entre-deux : "Ce sont deux batteries, mais le son a été traité, filtré. On a créé une programmation disons organique".

Si elle donne de la voix depuis l’enfance, Raphaële Lannadère n’a écrit sa première chanson qu’à 22 ans. Mais quelle chanson ! Plage d’ouverture du disque, "Mes lèvres" en annonce la tonalité : nocturne - le mot (mi) nuit revient d’ailleurs dans quasi tous les textes -, mélancolique, charnelle.

Çà et là, on plonge dans le monde de la nuit; celui, pas toujours tendre, des "Pin-ups de Pigalle/Aux allures de madone", "Vrais caïds, fausses idoles" ("Romance et série noire"). De "Château Rouge" où "La nuit maquille au marché noir/Les filles qui sortent en robe du soir/Avec le rimmel des exils". "J’ai vécu dans ce quartier plusieurs années, confie l’artiste. C’était le début de ma vie d’adulte, d’indépendance. C’était très différent de ce que je connaissais, et j’ai adoré. J’y ai découvert un tas de choses : d’autres cultures, d’autres façons d’appréhender le temps qui passe, de s’occuper des vieux, des pauvres " En fait de filles endimanchées, il y a aussi "ces minettes qui vont se balader chez Tati, qui, sapées avec trois bouts de machin, ont l’air de vraies reines !" raconte-t-elle.

A priori, les titres "Je fume" et "Les corbeaux" ne dénotent pas dans ce décor urbain volontiers underground. Il n’en est rien : dans ces chansons, L évoque, avec tendresse, sa grand-mère et Montmédy : "Je suis un village/perdu, paumé/que même les nuages/ont oublié".

Dans cet album, il y a huit ans de sa vie, reconnaît-elle. Sans pour autant le qualifier d’autobiographique : "c’est bien de mélanger les deux : là d’où l’on vient et là où on va, ce que l’on voit et ce que l’on imagine". Il nous reste à l’imaginer sur scène. "On est cinq. C’est différent mais respectueux de l’album. Il y a des choses plus pop, plus rock’n’roll aussi."

L, "Initiale", Tôt ou Tard/Pias. Ce 28/10 au Bota (première partie : Sophie Galet).