Georges Brassens à deux pas des flots bleus

Pour la musique, je n’ai eu que mon oreille, mais c’est très suffisant pour la musique, l’oreille " Ainsi nous parle Georges Brassens dans l’Espace qui lui est consacré à Sète. Cette ville aux reflets bleutés où il naquit le 22 octobre 1921.

Envoyé spécial à Sète, Dominique Simonet
Georges Brassens à deux pas des flots bleus
©Fonds Espace George Brassens

Pour la musique, je n’ai eu que mon oreille, mais c’est très suffisant pour la musique, l’oreille " Ainsi nous parle Georges Brassens dans l’Espace qui lui est consacré à Sète. Cette ville aux reflets bleutés où il naquit le 22 octobre 1921. Si la Faucheuse ne nous l’avait prématurément enlevé, il y a trente ans, le 29 octobre 1981, le gaillard aurait nonante ans samedi ! Reste à l’imaginer en papet toujours frondeur, ancêtre peut-être tel qu’il le décrivait, fier galant, rassemblant autour de lui les "émules de Django, disciples de Crolla", avec la fine fleur de la vigne et, plutôt que des nonnes, "des belles mignonnes, et qui fument, crénom de nom, et qui fument, crénom de nom."

Ce 29 octobre, l’Espace célèbre son vingtième anniversaire. Par rapport au lieu d’origine, il a bien gagné en espace justement, surface exploitée par une nouvelle scénographie recréant, par exemple, une loge ou la maison au 9 impasse Florimont à Paris, chez Jeanne, où le chanteur vécut de mars 1944 à mai 1966.

L’on pénètre ainsi dans la vie et l’œuvre du grand chanteur. Poète ? A ses débuts, impasse Florimont, Brassens fréquentait énormément les ouvrages poétiques, histoire d’"ornementer" un peu son esprit, disait-il, "de manière à écrire des chansons un petit peu meilleures que ce qu’on entend à la radio". Un peu trop modeste sans doute, il se qualifie lui-même de "demi-lettré", affirmant encore non sans finesse : "J’ai travaillé le beau vers parce que ça, c’était à ma portée."

Et la musique, dans tout ça ? Dès l’entrée du musée s’impose la première guitare de Brassens, une Selmer jazz manouche. C’est tout dire, avant la grande photo de la main gauche de Django Reinhardt, celle à laquelle il ne restait que trois doigts vaillants. Comme la jeunesse de l’époque, Brassens est touché par le jazz, d’abord "par les copies qu’on en faisait ici", sous-entendu dans sa région natale, puis, notamment grâce à la radio ou à l’électrophone acheté par sa demi-sœur Simone, les airs de Louis Armstrong et Duke Ellington.

Depuis des lustres, la musique de Brassens est taxée de simplette. Lui-même en rigolait : "Il faut que mes chansons aient l’air d’être parlées; il faut que les gens croient que je fais des petites musiquettes faciles." Et plus loin, "Ça, c’est ma victoire ! Ma victoire, c’est de séduire sournoisement, en contrebande." En attendant, tous les gratteurs qui se sont lancés dans son répertoire s’y sont cassé les dents. La chanson "Grand-père", celui qui "suivait en chantant La route qui mène à cent ans" mais à qui la mort fit, "au coin d’un bois L’coup du pèr’ François", cette chanson comporte par moins de 97 accords.

Lui-même renchérit : "J’estime qu’il faut en dire peu, et permettre à celui qui vous écoute de continuer. Mettre les 5-6 syllabes qu’il faut sur les 5-6 accords qu’il faut. On peut être un génie et ne pas savoir faire ça. Je fais 5-6 musiques par chanson, et c’est celle qui tient le plus le coup que je garde." Les témoignages abondent en ce sens, Régine Monpays rappelant une version lancinante des "Copains d’abord" "qui ne le fait pas du tout".

Paroles et musique font la chanson. Ses thèmes de prédilection, en tant que bouffeur de curés et de représentants de l’ordre établi, sont bien connus. La femme aussi, sous toutes les coutures : "Il y a pas mal de peaux de vache parmi les femmes, dit le poète qui, de l’amour, avala quelques arêtes, "mais il y a aussi de bonnes samaritaines. La femme est plus généreuse, plus altruiste finalement que l’homme."

Et encore : "Il m’a semblé qu’en général, la femme était plus grande en amour que l’homme." Qui lui donnera tort ? L’amour occupe ainsi une grande place dans cette œuvre, ce qui vaut, au cœur de l’Espace Brassens, un banc public où l’on peut se bécoter à loisir sans souci du regard oblique de passants complices Vue imprenable sur la Méditerranée et le cimetière du Py, qui fut longtemps celui des Pauvres, où reposent Georges et ses proches pour l’éternité, à l’ombre d’un pin parasol pas planté là par hasard.

Ce qui nous conduit tout naturellement à cette mort tant chantée par Brassens, qui ne se privait pas de la tourner en dérision. Régine Monpays a sa petite idée sur ce thème intemporel : "Il a aidé les gens à comprendre le temps qui passe, un sens qu’il a eu très jeune. La chanson Grand-mère, qui est devenue Bonhomme par la suite, il l’a écrite sur les bancs de l’école. Dans la grande maison sétoise, il vivait avec ses grands-parents des deux côtés. Les familles étaient réunies et l’enfant, jeune, voyait des proches mourir. La notion de la mort était plus présente à l’époque, l’on mourait à la maison. Ce n’était pas aussi triste, l’on évoquait la mort et tout le monde était plié."

Sur l’intemporalité de ces thèmes, la directrice de l’Espace Brassens fonde celle de l’œuvre. "Ses chansons passent générations et frontières. L’on pourrait écrire Mourir pour des idées maintenant. Il évoque ainsi des valeurs sûres dans des temps bouleversés et bouleversants pour beaucoup de gens. C’est pour cela qu’il parle aussi aux jeunes actuels, aux rappeurs. Et pareil pour sa musique."

A l’écoute de ces chansons, l’on redécouvre des valeurs de tolérance, d’humanisme, de vérité. Cette vie et cette œuvre que déroule l’Espace Brassens semblent d’ailleurs fort coïncider car, même s’il n’avait rien d’un saint, Brassens était en phase avec ses idées. On ne va pas lui dresser une statue dont il n’aurait sans doute pas voulu, mais, comme dit Régine Monpays, "On aimerait le rencontrer, parler avec lui. Il n’était pas un artiste du show-biz. Il était bon. Il était un homme vrai dans un monde compliqué, en perte de valeurs. Et en plus, il n’était pas donneur de leçon."

Compréhensible, cette œuvre l’est par tout le monde, même par ceux qui, comme nous, ne savent jamais où mettre l’"y" à "callipyge", à moins d’ouvrir le Robert et d’apprendre que ce mot si évocateur vient du grec ancien kalós, beau, et pugé, fesse Le parcours de l’Espace Brassens ne fait que confirmer un sentiment partagé avec sa directrice : "On est bien quand on est à côté de lui, ça va mieux."


Espace Georges Brassens, 67 boulevard Camille Blanc, 34200 Sète. Jusqu’en décembre, exposition temporaire Robert Doisneau, qui photographia le chanteur par trois fois, en 1953, 1962 et 1972. Office du tourisme de Sète : www.ot-sete.fr Nouvelle intégrale des chansons de Brassens, "Le temps ne fait rien à l’affaire", 19 CD avec les albums originaux et de nombreuses raretés ou versions inédites. Universal Music.