Les fantômes et fantasmes de La Grande Sophie

Qui sont, finalement, ces fantômes qui hantent le 6e opus de La Grande Sophie ? Mystère.

Sophie Lebrun
Les fantômes et fantasmes de La Grande Sophie

Entretien

Qui sont, finalement, ces fantômes qui hantent le 6e opus de La Grande Sophie ? Mystère. Ils n’appartiennent qu’à elle. Une chose est claire : à 42 ans, avec "La Place du fantôme", album très abouti, l’artiste confirme qu’elle a la sienne, de place, dans le grand livre de la chanson française. Elle n’a pas volé sa participation aux "Françoises" (créées à Bourges en 2010), sorte de dream team de la chanson féminine actuelle, avec Camille, Emily Loizeau, Olivia Ruiz, Rosemary Standley et Jeanne Cherhal. Et les aînées Françoise Hardy et Sylvie Vartan ne s’y sont pas trompées non plus, en convoquant récemment sa plume.

Sur son nouvel album, La Grande Sophie, une fois de plus, surprend. Elle élargit son horizon sonore, s’aventurant avec bonheur dans les synthés industriels ("Bye-bye etc.") et les rythmes dansants (irrésistible "Dans ton royaume", au croisement des Brigitte et de Zazie). Elle ouvre aussi - et il est grand - son champ vocal. Un vent de liberté auquel ne sont pas étrangers ses co-réalisateurs, Vincent Taeger, Ludovic Bruni et Vincent Taurelle, musiciens et arrangeurs hyper actifs et créatifs (Oxmo Puccino, Emilie Simon, Feist, Sébastien Tellier )

Dans la chanson “Bye bye etc.” qui ouvre le disque, tout s’en va : vos rêves, votre enfance… Une manière de marquer la fin et le début de quelque chose ?

C’est le thème de l’album. C’est une espèce de rupture, liée à un moment douloureux de ma vie. Cet album a été, pour moi, un marque-temps. Dans ce moment douloureux, j’ai cherché à comprendre, j’ai cherché une présence. Que je n’ai pas forcément trouvée. Une présence que j’ai eu besoin, à un moment, de me créer. Dans "fantôme" il y a aussi "fantasme", et j’ai inventé le personnage de "Suzanne" (NdlR, titre de la dernière chanson de l’album, la plus lente et dépouillée), qui m’a aidé à me confier, qui m’a accompagnée. L’écriture de cet album a été un refuge, qui m’a aidée à dépasser ce moment-là.

Cette chanson-là est aussi marquante sur le plan musical : ce son un peu années 80, cette voix particulière…

Je n’ai pas eu de références précises - mais les années 80, de fait, c’est ma culture musicale. J’avais quelques directions pour cet album. Quand j’ai rencontré les trois co-réalisateurs, je leur ai tout de suite parlé de basse synthétique ; j’en avais glissé partout dans mes maquettes. En fait, ce titre-là était très acoustique au départ, et j’avais une voix grave, un peu film des années 50, un peu trop cabaret à mon goût. J’avais envie de quelque chose de plus moderne. Les garçons m’ont amené ce gros son de Moog ; du coup, on n’entendait plus ma voix. J’ai rebondi, en la plaçant beaucoup plus haut - alors qu’a priori, la voix de tête est moins évidente pour moi. J’aime beaucoup le résultat. On arrive sur une note plus fantomatique, justement. L’album est le fruit d’un travail collectif. On y mélange l’acoustique et le synthétique, le chaud et le froid. J’aime jouer avec les deux.

Musicalement, c’est truffé de petites trouvailles sonores… Comment cela s’est-il passé avec vos trois compères ?

Au début, on a eu envie de jouer tout en live, l’idée étant de reprendre les lignes que j’avais écrites, mais avec d’autres instruments, d’en essayer plusieurs, avant de fixer les choses. Par-dessus, on a bidouillé des sons - Vincent Taurelle est spécialiste des synthés, il a beaucoup tourné avec Air. Ce n’est pas un hasard s’il n’y a "que" dix titres : je voulais qu’on passe du temps sur chacun, qu’ils soient très aboutis. J’ai beaucoup cherché la bonne tonalité, le bon tempo.

Et ces musiciens, avaient-ils une idée, un but, par rapport à vous ?

Oui. Ils trouvaient que je maîtrisais trop les choses, ils me disaient : quand tu chantes, tu chantes trop, c’est trop juste. Ils voulaient que je parte dans le lâcher-prise, dans l’erreur pour m’amener ailleurs - il y sont parvenus.

“Peut-être jamais” fait songer à Françoise Hardy, tant par la voix que par l’ambiance.

Beaucoup de gens me parlent d’elle Je me dis que ce qui nous réunit, c’est vraiment la mélancolie - qui affleure davantage sur cet album-ci. Françoise Hardy, j’ai toujours aimé son timbre de voix : on a l’impression qu’on est dans l’intime, qu’elle nous murmure ses chansons. C’est aussi quelqu’un qui a une longue carrière et qui a su évoluer, être curieuse.

Vous avez écrit une chanson pour elle, et pour Sylvie Vartan : deux icônes des années 60. Une époque qui vous inspire particulièrement ?

Ces chanteuses sont pour moi des références. Ces années-là aussi. J’aime cette période où un nouveau son arrivait, où il y avait pas mal de reprises, ce mélange entre une musique très anglo-saxonne et la langue française Et puis, les années 60, c’était : laissez parler la jeunesse.

Parlez-nous des six Françoises : une équipe de choc !

Quand le Printemps de Bourges nous a contactées, aucune de nous n’a hésité, je crois. C’était l’occasion d’aller plus loin qu’un duo, de mieux se connaître. On s’est amusées, mais, avant tout, on était concentrées. Non seulement on se prêtait nos chansons, on discutait des arrangements, mais on devait aussi s’accompagner l’une l’autre - sans musicien extérieur. Un coup, on prenait la basse, un coup la guitare. J’ai aussi joué de la batterie.

Pour quel artiste aimeriez-vous écrire ?

Mmh. Vanessa Paradis. J’aime le son sucré de sa voix, qui a pris un peu de grave. Je crois que la palette de sa voix est beaucoup plus grande que ce qu’on entend.

L’ambiance, les bidouillages sonores de l’album, les retrouvera-t-on sur scène ?

Oui, et j’irai même plus loin, en habillant d’anciens titres dans la couleur de cet album. Je serai entourée d’une nouvelle équipe : le guitariste Philippe Almosnino (Wampas, Keren Ann), le claviériste Ludovic Leleu (JP Nataf ), le batteur Jeff Boudreau (qui joue du jazz et a accompagné Julien Doré) et le bassiste Mathieu Denis (Lilly Wood&The Pricks). Tout sera joué, il n’y aura pas de sample. On n’appuie pas sur un bouton. J’ai envie qu’on retrouve la couleur de l’album.

La Grande Sophie, "La Place du fantôme", Universal. En concert le 18 mai à Bruxelles (Nuits Bota).