BaliMurphy des grands espaces

Un gosse joue avec des revolvers, sur la pochette de "La Déroute", troisième album de BaliMurphy.

BaliMurphy des grands espaces
©Niko Kohen
Sophie Lebrun

Rencontre

Un gosse joue avec des revolvers, sur la pochette de "La Déroute", troisième album de BaliMurphy. Sur un galop de guitares, dans un air comme chargé d’une menace, le groupe (dé)chante "L’Homo ça pionce", "espèce animale éveillée/quand elle vide les bars du quartier/Tas d’ADN bien abruti/qui ne saisit pas ce qui s’annonce". L’homme, "un mini asile de fous. une envie non terminée", "le corps tout percé d’ondes et d’images" ("Le Caméléon"). Un être doué de raison qui pourtant peine à aborder sereinement la mort ("Millésime"). Si cet album bien ficelé traite globalement "du deuil : d’une personne, d’une période de la vie, d’une relation", tout n’y est pas noir, pour autant. Y pointent quelques touches d’humour ("La Comptine des trois balles"), et puis, tout se termine sur un drôle de "rêve" peuplé d’amis pouilleux et de relents immondes - tout est dans la chute, surprise.

Surtout, musicalement, cet opus s’ouvre, respire, et dessine de grands horizons, américains notamment - même si le chant, très expressif, est bien ancré dans la tradition de la grande chanson française, avec quelques accents "breliens". Le style de BaliMurphy se fait moins festif que sur ses prédécesseurs ("L’homme qui descend du tram" et "Poussière"). Le violon et les cuivres sont bien plus discrets, le piano davantage présent, les guitares plus en avant; ici et là, l’air se charge d’électricité, de quelque tonalité blues, de belles réverbérations, d’échos inquiétants. La preuve par "La Déroute", le morceau qui a donné son nom à l’album.

Piste déroutante, s’il en est, et pas seulement pour l’auditeur balimurphien : le groupe bruxellois lui-même n’avait pas tout à fait prévu cette virée un peu "western" et, surtout, instrumentale. "A la base, le morceau était chanté", racontent Mathieu Catala (percussions) et François Delvoye (guitares), auteurs des textes. "C’est Kris Dane qui, un jour, a enlevé le chant et nous a dit : écoutez-là sans le texte Il a créé une petite révolution copernicienne". Kris Dane, musicien belge touche-à-tout (Ghinzu, Aka Moon ) et auteur de quelques remarquables albums solo tendance blues-americana, a œuvré comme directeur artistique, sur "La déroute". Un "heureux" hasard a provoqué la rencontre entre les Bruxellois et l’Anversois. "Une histoire de panne de voiture, de neige qui nous a bloqués, raconte François Delvoye. Nous partions ensemble à un concert pour Les Jeunesses Musicales, mais on est restés coincés, on n’y est jamais arrivés". "On s’est crapahutés dans un bar, où on est restés jusqu’à six heures du matin, poursuit Mathieu Catala. L’étincelle s’est produite tout de suite avec Kris, on a directement été sur la même longueur d’onde."

BaliMurphy avait trouvé son homme. Quelques mois plus tôt, dans une maison provençale, les cinq membres du groupe avaient déjà esquissé les grandes lignes du futur album (davantage de guitare électrique, notamment). Mais ils souhaitaient s’adjoindre un regard extérieur. Pour éviter "de retomber dans certains mécanismes" et d’être "au four et au moulin" : "on s’est recentrés sur notre rôle de musicien, sur notre instrument". Kris Dane a apporté de la "finesse" à l’univers balimurphien, pointe François Delvoye. "Il m’a fait essayer 40 caisses claires et 50 charleys (des cymbales, NdlR) " poursuit son compère. Rudy Coclet, qui a enregistré et mixé l’opus, a également joué un rôle important. "Kris et Rudy avaient parfois l’air de deux gamins qui viennent de recevoir une boîte du "Petit chimiste" et qui s’éclatent !"

Au final, en tout cas, "La Déroute" - la chanson surtout, mais l’album aussi - emprunte une tonalité plus cinématographique. Et ravive un désir latent au sein du groupe : composer une musique de film. Leurs réalisateurs-phares ? Les deux auteurs de BaliMurphy citent David Lynch, ("mmmh, j’aimerais bien qu’il fasse le clip de notre chanson "La Sourde", rêve tout haut Mathieu Catala), Jim Jarmusch, Alejandro Gonzalez Iñarritu. "L’univers plus tragi-comique d’un Bouli Lanners nous inspire aussi."

De la route, BaliMurphy en a fait, ces dernières années. "Les retombées de l’album Poussière ont dépassé nos espérances. On a fait beaucoup de concerts à l’étranger." Y compris en Allemagne, en Italie, au Maroc ou encore en Lituanie. Et surtout au Québec, qui a ouvert les bras aux Bruxellois, en les accueillant aux Francofolies de Montréal et en leur remettant le prix Rapsat-Lelièvre. "On sent qu’il y a plus de moyens - financiers, humains et intellectuels - pour la culture, là-bas, l’accueil des artistes est remarquable, et l’attention à la langue française beaucoup plus présente." Une langue en voie de disparition dans la musique ? BaliMurphy n’est pas si pessimiste. "Au contraire, on a l’impression que le français s’exporte toujours assez bien, et ce dans différents styles musicaux, rock, pop Il y a même un projet d’electro en français qui a vendu des dizaines de milliers d’albums et bien exporté cette langue : Stromae !"

Fort de ces expériences et d’un enthousiasme prouvant que tout n’est pas perdu pour l’espèce "homo ça pionce", BaliMurphy devrait offrir un beau spectacle, ce jeudi soir au Cirque royal.


BaliMurphy, "La Déroute", Sam records/AMG. Au Cirque royal ce 16 février. D’autres dates sur www.balimurphy.be