Wouter alias Gotye

Disque de platine, concerts complets : le 3e opus solo (“Making Mirrors”) sonne l’ère du succès populaire pour le Belgo-Australien Gotye. Avant toute chose, une précision : Gotye se prononce Gautier.

Rencontre, Sophie Lebrun
Wouter alias Gotye
©V2

Avant toute chose, une précision : Gotye se prononce Gautier. Pour la petite histoire, cela s’explique : son vrai nom est Wouter (De Backer, né à Bruges). Soit Walter en anglais (car il vit en Australie depuis l’âge de 2 ans). Wally pour les intimes. Au moment d’adopter un pseudo, le musicien s’est souvenu que jadis sa maman l’appelait "Gaut(h)ier" (version francophone de Wouter). Et ce nom, il l’a orthographié à sa façon : Gotye - nous y voilà. "Je ne voulais pas que ça ressemble à Jean-Paul Gaultier", justifie l’intéressé. Et puis, dans la galaxie Internet, mieux vaut porter un nom original

Gotye, en tout cas, n’est pas passé inaperçu ces dernières semaines, y compris sous nos latitudes. Son single "Somebody That I Used To Know" et l’album "Making Mirrors" font un carton. Les tickets de concert partent comme des petits pains. Il était à l’AB le 30 octobre et y revient les 15 et 16 février Tout est complet. "Making Mirrors", présenté en août au Sydney Opera House, s’il vous plaît, sonne vraiment pour Gotye l’heure du succès populaire international, qu’avait esquissé le précédent opus "Like Drawing Blood" (2006) - récemment élu "11e meilleur album australien de tous les temps". Un succès qui ne semble pas monter à la tête de ce jeune homme sympa et nature. A 31 ans, Wally De Backer a déjà derrière lui une décennie de carrière musicale, y compris en tant que batteur et chanteur du trio indie pop-rock The Basics (quatre albums de 2004 à 2010).

S’il joue avec les noms, Wouter-Walter-Gautier-Gotye manipule surtout les sons : il les capture, les détourne, se les réapproprie, créant du neuf avec de l’ancien. Où va-t-il les chercher, ces sons ? Dans les instruments vintage notamment, acoustiques ou électroniques - la chanson "State Of The Art" est une véritable ode au Lowrey Cotillion, un étonnant orgue qu’il a acheté en seconde main. Gotye puise aussi dans les vieux vinyles. Avec une préférence pour les artistes méconnus et, dans les morceaux, pour les sons ou séquences "secondaires, accessoires". Voilà pour la matière première. Ses outils de travail ? Un enregistreur portable (pour capturer, par exemple, note par note, le son d’une chromaharpe qui lui a tapé dans l’oreille), un ordinateur bien sûr, des claviers (pour jouer des instruments ainsi "virtualisés") et autres "tablettes" pour lancer ses échantillons. "La technologie, si elle a de mauvais côtés, peut être magique, elle permet des choses étonnantes", indique Gotye. " J’écris d’une façon très réactive, au départ d’un son, d’une texture, qui a déclenché en moi une émotion , et en utilisant ensuite un ordinateur portable ou une autre machine. Tandis que d’autres, comme ma copine Tash - magnifique singer-songwriter - ont besoin de prendre leur guitare, et font naître paroles et mélodies simultanément." Le point de départ de "Somebody That I Used To Know", par exemple, est un échantillon de guitare d’un morceau de Luiz Bonfa, musicien brésilien des années 60, vous raconte volontiers Gotye. "J’ai enregistré juste les deux premières notes, et je les ai placées en boucles hypnotiques, créant un sentiment mélancolique - rien avoir avec le morceau initial. C’est cette ligne qui a lancé cette chanson."

Ça, c’est sa cuisine interne. Le résultat, lui, ne sonne nullement artificiel, expérimental, encore moins froid, d’autant qu’aux instruments virtuels se mêlent nombre d’instruments (et de musiciens) réels. Ainsi le titre précité est-il, au final, une émouvante et entêtante chanson pop qui évoque singulièrement - et ce n’est pas la seule - Peter Gabriel. Ou Sting, quand la voix s’emballe dans l’aigu. Eclectique, le style de Gotye (qui s’avoue aussi fan de Kate Bush et Phil Collins, ou, plus près de lui, Bon Iver, Feist et The Chap) voyage entre soul Motown, pop enjouée et trip-hop, sans jamais se départir d’un certain lyrisme dans le chant, et de solides lignes rythmiques. "Il y a davantage de parties live sur cet album que sur les précédents", souligne l’artiste. Qui, manifestement, y prend goût, conscient des limites de la technologie et de ses bricolages pré-enregistrés : "le tempo, les boucles sont toujours les mêmes sur scène." En Australie, Gotye se produit parfois avec un groupe de dix musiciens, qui sont autant de multi-instrumentistes et choristes. A l’AB, le 30 octobre, il était "juste" entouré de trois compères, lui-même passant des machines à une batterie installée à l’avant-scène. Si le concert n’a pas tenu toutes ses promesses (un ou deux passages sans relief et surtout une prestation trop courte : moins d’une heure !), il a révélé une belle personnalité artistique, sensible, soignant aussi l’aspect visuel, au moyen de films d’animation très réussis.

Une personnalité multiple. "Je suis plutôt d’un naturel insouciant et joyeux, mais quand je suis dans la création musicale, je peux être assez anxieux, surtout sur cet album où je voulais élever mon niveau de production", explique Gotye. "Ça n’allait pas du tout aux premières sessions de mixage : alors que j’avais passé six mois de ma vie à travailler intensément sur ces chansons, à échantillonner, enregistrer, bidouiller, ajuster, arranger, je me suis dit : c’est nul, je déteste. Vu la manière dont je fais la musique, il est facile de se perdre dans les détails, analyse l’artiste. Quand je sens que je n’atteins pas ce que je veux atteindre, je me prends la tête, cela devient obsessionnel." Il y a un peu de cela dans l’aquarelle qui orne la pochette : des kaléidoscopes labyrinthiques

S’il savoure son succès qui le mène autour du monde, Gotye aspire aussi à retrouver son home studio, dans la péninsule de Mornington, et du temps pour écouter quelque perle chinée çà et là. "J’ai déjà acheté trop de disques durant ce voyage, ma valise déborde. Mais on a parlé d’installer une platine dans le bus " Sacré Gotye.

Gotye, "Making Mirrors", V2.