Voix hantées et filles allumées

Début de soirée enchanteur, vendredi, avec Roscoe et Rover. Anaïs et La Grande Sophie, elles, ont rendu hommage à Donna Summer.

Voix hantées et filles allumées
©Alexis Haulot
M.-A. G. et S.L.

Histoire de ne pas casser l’ambiance - car par lieu, les Nuits ont souvent une programmation thématique -, il est généralement préférable d’assister à une salve de concerts dans un seul et même endroit. Mais vendredi soir, on n’a pas résisté. On a été infidèle à Nadeah au Cirque pour suivre, au Chapiteau, Roscoe, le groupe liégeois dont tout le monde parle et dont le premier album, "Tracks", nous avait agréablement surpris (LLB 2/5/2012). On était curieux d’entendre et de voir comment les cinq musiciens allaient défendre sur scène ce premier opus, conçu de manière très artisanale et assez aléatoire en fait. Avec un Pierre Dumoulin en grande forme, les Liégeois ont confirmé la belle tenue de leur projet. Guitares tendues, voix hantée, leur set de 45 minutes ouvre de belles perspectives, et même si les morceaux conduisent aux confins de lieux désolés, on se laisse emporter.

Après cette mise en bouche relevée, retour au Cirque. Donna Summer y aura sa minute d’hommage. Guère étonnant quand on sait que la reine des reprises, Anaïs herself, est aux commandes. La chanteuse, comédienne et boute-en-train vient de commettre un album "A l’eau de Javel" où elle reprend, après les avoir musicalement triturés et malaxés, des chansons du répertoire réaliste, principalement issu des années 1920-1940. Ça, c’est pour l’aspect conceptuel. Car sur scène, elle peut aussi bien s’emparer de la face B d’un obscur 45 tours des années 1960, "Maman retire les tapis" ! Et pour l’heure, le soupirant "Love to Love You Baby". Le pli est pris.

La Grande Sophie, qui clôt la soirée et qui a chanté sur son précédent album "Danser sur le disco", reprendra, elle, "Hot Stuff". Décidément, voilà un genre qui a marqué les esprits. Sur son sixième et dernier album en date, "La Place du fantôme", la chanteuse française a écrit, de sa plume qu’elle a très belle, des textes plus intimes. Elle les a enrobés de musiques davantage tournées vers le synthétique. Pourtant, s’il est bien une atmosphère qui sied particulièrement à la confidence, c’est celle de l’acoustique. Voilà sans doute pourquoi l’on ne s’est pas complètement laissé happer. On dirait que sa voix, qui a pris de l’amplitude, a aussi perdu en authenticité. En fermant les yeux, on croit entendre, par moments, Zazie. Même la contrebasse sur "Du courage" ne se distingue pas de la mêlée.

La salle de l’Orangerie est, quant à elle, 100 % masculine. Masculine mais pas macho, loin s’en faut, même si les trois groupes en présence ont des noms qui roulent des mécaniques : Rover, Ewert & the Two Dragons et Revolver. Trois univers enchanteurs, essentiellement grâce à leur chant, précisément.

Sacrée voix, décidément, que celle de Timothée Regnier. Comme son pseudo Rover, elle gronde et glisse à la fois ; sort d’outre-tombe, grave et dramatique, et, sans crier gare, s’envole tutoyer les anges. S’habille d’un lyrisme à la Bowie, ou s’aventure dans un rock sombre Eighties. C’est rugueux, puissant, sensible, et bien plus électrique que sur l’(excellent) album. Rover, silhouette de géant massif et look vaguement dandy, est un gaillard sympa, non dénué d’autodérision. Il aime Bruxelles, confie-t-il, et ajoute, sourire en coin, "Je suis un peu Belge dans l’âme. J’aime la vie, quoi. Y a des frites faciles. Quoi, ça se voit tant que ça ?" Seul bémol, il abuse un peu des effets d’écho, côté voix. En attendant, la rumeur s’étend : Rover est à voir et à revoir.

Les Estoniens d’Ewert & the Two Dragons, eux, n’ont pas des dégaines de géants ni même de héros fantastiques (cf. leur nom), mais ils assurent très bien, dans leur genre : une folk-pop aux mélodies aventureuses, portée par une voix chaleureuse. L’Orangerie est visiblement sous le charme. Et ce n’est pas fini.

Le groupe Revolver a plus d’une balle à son barillet, dont une solide formation en chant choral et un violoncelle qui empêche sa pop de tourner en rond. From Paris et non du Far West, le trio, ici quintette, aligne les chansons enjouées, jonglant avec les harmonies et les rythmes. C’est bien torché, et l’énergie est là - franchement rock en seconde partie. Juste un poil trop lisse, peut-être, pour mettre l’Orangerie sens dessus dessous.