El-P, homme de l'année rap 2012

Authentique, serein et inspiré, autant dire que si compétition du genre il y avait dans les couloirs du rap, El-P aurait sans peine raflé le titre d'homme de l'année.

Nicolas Capart
El-P, homme de l'année rap 2012
©Caroline Lessire

S'il est de coutume de dire que, sur un terrain de basketball, les blancs ne savent pas sauter, au rayon hip hop aussi ces derniers ont souvent eu plus d'une longueur à rattraper. Pourtant, tout au long de son histoire, il est plus d'un emcee "white chocolate" à avoir mis tous ses pairs d'accord, du surestimé Vanilla Ice au décrié Eminem, en passant par les trop méconnus Atmosphere, Sage Francis ou El-P, de passage Rue de l'école ce week-end. Alors qu'il est désormais plus proche des quarante jeunes printemps que de la trentaine bien tassée, El-Producto alias Jaime Meline s'est illustré sur tous les fronts du rap-jeu ces derniers mois.

En équipe d'abord, en signant quelques-unes des meilleures prod' de l'année écoulée, au four et au moulin avec Mr.Muthafuckin Exquire et ses joyeux drilles (Das Rascist, Danny Brown et consorts) fin 2011 ou en tandem avec son pote Killer Mike le temps d'une cinglante mixtape dont le New-yorkais récolte plus de la moitié des crédits. En solo aussi, puisqu'il nous gratifiait il y a peu d'un délectable quatrième effort studio chargé à la chevrotine, l'obscur "Cancer 4 Cure", nouveau manifeste de rimes sombres, cérébrales et tendues dont il a le secret, cinq ans après un "I'll sleep when you're dead" en demi-teinte.

Mais la contribution du bonhomme au bon son s'étend, au bas mot, à toute la dernière décennie. S'il fut jadis chantre des légendaires Company Flow – incontournable référence s'il en est du hip hop US alternatif de la fin des nineties – aux côtés de Bigg Jus et Mr.Len, le sieur P co-fonda en outre la maison Definitive Jux, label connu et reconnu de tous aujourd'hui où il siège désormais en heureux CEO. Authentique, serein et inspiré, autant dire que si compétition du genre il y avait dans les couloirs du rap, El-P aurait sans peine raflé le titre d'homme de l'année.

Né et élevé à l'air des banlieues de Big Apple, notre hôte est fier et fort de sa new-yorkitude et annonce d'entrée la couleur: "Je m'excuse à l'avance envers ceux qui ne comprendraient pas mais je ne parle que la langue de Brooklyn". Face à lui se dresse une foule par trop disparate pour un vendredi soir et un tel invité de marque mais, contrairement à certains de ses collègues, El-P n'est pas du genre à s'offusquer de ce genre de détail. Une heure durant, le emcee va donc asséner ses raps incandescents de sa voix grave comme autant de coup de poignard énervés. "Can I Kick it? Yes you can..."

Pour l'accompagner, un back de 150kgs élevé aux OGM et deux musiciens qui jongleront entre clavier, percussions et guitare électrique pour notre plus grand plaisir, donnant à chacune des compos du maestro plus d'amplitude encore. Les "tubes" de la dernière plaque font leur petit effet en live, "The Full Retard" en début de set et surtout l'enchaînement "The Jig is Up / Sign Here" livré plus tard en tête, mais les succès passés d'El-P trouvent également leur place au détour d'une setlist qui remontera jusqu'à "Fantastic Damage" (estampillé en 2002). À deux reprises, l'homme à la casquette rouge déboulera même en rappel, dégainant en apothéose un hit de feu-son crew mythique pour les vieux aficionados. Une très très grosse prestation à laquelle on ne peut que tirer son chapeau.


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