Le rap au Maroc, malgré la censure

Daba Maroc s’associe au cinquième Festival des Expressions urbaines (FEU). Une bonne occasion de découvrir les forces vives du hip-hop marocain. Rencontre

Pascal De Gendt
Le rap au Maroc, malgré la censure
©Mobydick

Mobydick, Medhi-K Libre ou Muslim : ces noms ne vous disent sans doute rien. Contrairement à pas mal de jeunes bruxellois issus de l’immigration marocaine qui peuvent les entendre lors de leur retour annuel au pays de leurs aïeux ou, plus simplement, via Internet. La commune d’Ixelles, organisatrice du FEU et Daba Maroc, ont eu la bonne idée de s’associer pour permettre à ces trois poids lourds du rap marocain de venir démontrer en live, le 29 septembre sur la dalle du Parlement européen (place Simone Veil), de quel bois ils se chauffent. En introduction, la veille à la maison de quartier Malibran, les scènes hip-hop bruxelloises et marocaines auront déjà l’occasion de se réunir autour de la vision de deux docus : "Casa Nayda" présente la nouvelle scène marocaine tandis que "Yo ? Non peut-être !" s’intéresse aux rappeurs de Bruxelles. L’occasion de confronter des points de vue mais également de se rendre compte que la vie de rappeur au Maroc n’est pas de tout repos. Younes Taleb, alias Mobydick, nous explique tout cela.

Le hip-hop est-il beaucoup écouté au Maroc ?

Oui, grave. Ça tourne à la vitesse de la lumière entre les jeunes. Surtout s’il y a un message.

C’est une condition sine qua non du succès ?

Chez nous, comme dans d’autres pays arabes, le message a toujours sa place dans le rap. Alors que dans les sociétés plus développées, c’est presque démodé. Quand tu sors un rap trop commercial, où les paroles ne veulent pas dire grand-chose, cela ne sonne pas assez cool pour le public local. Ça tourne juste sur les radios sans plus.

Le fond du message que vous faites passer ?

Chez nous, le plus important à dénoncer, ce sont les injustices en tout genre. Le fait qu’on ne connaît pas nos droits mais d’autres biens et qu’ils exploitent cela. La plupart des pays arabes sont des pays du Tiers-Monde. Ça dit bien ce que ça veut dire en termes d’injustice sociale, par exemple. Mais aussi d’abus de pouvoir.

De quel accès aux médias disposez-vous ?

Nous sommes trop limités par notre mode d’expression parce qu’on a pas le droit de dire tout ce qu’on veut dans les médias. Il y a certains tabous que tu ne peux pas attaquer. Si tu le fais tu mets mal à l’aise la personne qui t’a invitée dans son studio ou sur le plateau télé. C’est un peu chaud, comme on dit. Du coup, il n’y a que les morceaux de pur "entertainment" qui passent, ceux où il n’y aucune parole qui dérange. Avec moi et d’autres, c’est un peu différent parce que le public marocain est à l’affût de nos nouveautés, ils ne peuvent pas se permettre de ne pas les passer. Donc, tu peux, par exemple, tomber sur le rap que j’ai écrit sur la corruption dans la police - surtout celle de la route quand ils t’arrêtent pour des prétextes bidons et te rackettent - mais seulement après minuit, pas avant.

Quels sont les grands sujets tabous ?

Le Roi, la religion, quoi d’autre ? Le gouvernement, tout simplement. Ne t’avise pas de citer des noms de ministres dans un texte si tu veux passer à la radio. Et pas seulement dans la musique, dans les interviews aussi.

Vous subissez des pressions ? Il y a des risques de procès ?

Ils ne peuvent pas encore se le permettre. Pour leur image ou l’image du pays, ce serait désastreux si jamais ils commençaient à poursuivre les rappeurs. Et ils ont de toute façon d’autres moyens. Par exemple, un autre rappeur critiquait le Roi dans un de ses textes. Il a été jugé mais, officiellement, la raison du procès était une soi-disant agression sur un royaliste. C’est le type d’entourloupe contre laquelle tu ne peux rien faire.

Du coup, est-ce que vous vous autocensurez en écrivant ?

Non parce qu’à un moment, je me suis dit qu’on pouvait se passer de la radio et de ces autres filtres et, maintenant, je balance tout ce que je fais sur internet. Et ça fonctionne très bien comme ça. Je préfère m’amuser à faire ce que je veux plutôt que de penser en termes de passage radio ou télé.

Est-il possible de vivre uniquement du rap ?

Il faut compter sur les concerts. Mais ça ne suffit pas pour vivre. Sinon, j’arrive tout de même à m’en sortir via la débrouille. Quand je balance, par exemple, un clip sur le web, j’ai systématiquement des personnes qui me contactent pour savoir qui sont les gars qui l’ont tourné. Ce sont souvent des potes. Donc je peux leur fournir du travail et facturer cet apport. Et avec cela, je m’en sors très bien.

Dans ce contexte, on imagine que donner des concerts à l’extérieur du pays est important pour vous ?

Oui, notamment, parce que cela gonfle ma notoriété et ma crédibilité au Maroc. C’est un bon point aux yeux du public. Mais c’est seulement la troisième fois que je joue à l’étranger. J’ai déjà été en France et en Suisse. Et maintenant la Belgique. Pour un Marocain, c’est déjà pas mal. Par contre, c’est aussi la première fois que c’était aussi difficile d’obtenir un visa.

Festival des Expressions urbaines, le 29 septembre de 14 à 23 heures, place Simone Veil à 1050 Bruxelles. Avec aussi Shurik’n (IAM), James Deano, Gratuit. Infos : www.expressionsurbaines.be