Mission Bartoli : il faut sauver l’espion Steffani

La soprano italienne revient en découvreuse d’un compositeur injustement oublié, Agostino Steffani. Le chaînon manquant entre Cavalli et Haendel ? Rencontre

Nicolas Blanmont
Mission Bartoli : il faut sauver l’espion Steffani
©Decca

On avait pris l’habitude de voir Cecilia Bartoli revenir tous les deux ans, en septembre, avec un nouveau disque. Cette fois, il s’en est écoulé trois depuis "Sacrificium", consacré à la musique des castrats, mais "Mission", le nouveau-né, méritait d’être attendu : il révèle en effet la musique superbe d’Agostino Steffani, compositeur de la seconde moitié du XVIIe et figure passionnante (voir ci-contre). De passage à Bruxelles, la soprano italienne explique pourquoi elle a pris son temps : "Il faut faire un disque pour des raisons musicales, pas pour des raisons de calendrier. Ne tombons pas dans le systématisme, il y a déjà tant de disques qui sortent, et tant de disques inutiles ! J’ai découvert Steffani, j’ai voulu faire des recherches, choisir Tout cela prend du temps, comme une bonne sauce, un bon Ragù."

Comme beaucoup de musiciens, Bartoli connaissait le nom de Steffani sans avoir vraiment lu sa musique : "J’avais croisé son nom quand j’avais fait les recherches pour mon disque "Opera proibita" car il était aussi parmi les élèves de Carissimi. Puis, après le projet "Sacrificium", je voulais remonter dans le passé, et je cherchais un compositeur qui ait écrit dans cette période de transition entre Monteverdi et Haendel. Et Steffani était aussi dans la liste Et je me suis mise à chercher. J’ai bien sûr trouvé ses duos, mais il était évident qu’il n’avait pas passé toute sa vie à composer seulement des duos. J’ai alors commandé à Londres et à Vienne des microfilms de ses autres œuvres, et j’ai été stupéfaite. Je me suis même dit qu’ils s’étaient trompés, qu’ils m’avaient envoyé du Haendel de jeunesse, mais non Je me trouvais bien face à un compositeur vraiment important. J’ai travaillé avec des musicologues, et avec Diego Fasolis, le chef des Barocchisti. C’est un pré-Haendel, un pré-Bach, mais avec une musique qui a encore le parfum de la Renaissance. Certains airs ont encore une forme d’opéras de la Renaissance, on pourrait penser à Monteverdi ou Cavalli, mais d’autres airs, par exemple avec trompettes, ressemblent à du Haendel. Cela a été un travail difficile, mais vraiment fascinant. Ecoutez par exemple l’air d’Anfione, extrait de l’opéra "Niobe" : Steffani réussit à écrire de la musique transcendantale, spirituelle, sans pour autant être sacrée. Il a une façon très personnelle de dialoguer avec le cosmos et l’univers, une sorte d’absence de gravité."

Pas facile évidemment, pour la chanteuse, de résumer en un seul disque toutes les richesses de Steffani. "Mission" comprend 25 extraits (dont 21 en première mondiale) de douze opéras, avec une grande diversité de couleurs et d’affects : "C’était frustrant ! Je devais, en 80 minutes, donner l’éventail aussi large de son talent. Les airs et les duos (NdlR : qu’elle a enregistrés avec Philippe Jaroussky) . Montrer toutes les couleurs, la diversité, la beauté. Il y a des airs avec viole de gambe, avec luth ou avec trompette. Il y a des parties virtuoses, mais cela va plus loin que la virtuosité : je suis vraiment séduite par la dimension spirituelle de la musique de Steffani." Rien à voir pourtant, précise Bartoli, avec sa qualité de prêtre : "Vivaldi aussi était prêtre ! Mais autant la spiritualité de Vivaldi s’approche de l’enfer, autant celle de Steffani touche au céleste. Les astres, les planètes, le cosmos. Il était compositeur par passion, c’est avant tout comme diplomate qu’il s’est mis à gagner sa vie. A la fin, il n’a d’ailleurs plus eu le temps de composer."

La chanteuse espère bien faire œuvre de pionnière avec ce disque, et encourager d’autres interprètes à représenter et à enregistrer du Steffani. On attend d’ailleurs prochainement le DVD de la production scénique de "Niobe, Regina di Tebe" qui avait été donnée par Thomas Hengelbrock à Londres et Luxembourg voici deux ans. "Quand j’ai enregistré mon disque d’airs d’opéra de Vivaldi en 1999, la plupart étaient aussi inédits. Depuis, il y a eu une série d’intégrales et même de productions scéniques. Je rêverais qu’il en aille de même pour Steffani."

En posant chauve et déguisée en prêtre sur la pochette, Bartoli n’hésite pas à casser son image : "L’idée était de faire une pochette qui ait un rapport avec le contenu du disque. J’ai dit à Decca que j’en avais marre de ces photos glamour interchangeables qu’on peut mettre sur tous les disques et qui n’ont jamais de rapport avec la musique. Pourquoi faire du "Vanity Fair" pour raconter la vie d’un compositeur ? J’ai fait aussi ce genre de pochettes "no sense", mais cette fois, je voulais que la pochette soit déjà un message, qu’elle raconte déjà quelque chose, qu’elle soit une démarche baroque. Pourquoi les chanteuses d’opéra ne pourraient-elles pas avoir le sens de l’humour ?"

Alors, quel est le sens du titre "Mission" ? Cecilia doit-elle réhabiliter Steffani ? "Steffani était un homme à missions multiples. De mon côté, plus encore que de mission, c’est de passion qu’il est question. Passion pour cette musique !"


1 CD Decca 478 4732 En concert le 18 novembre au Bozar à Bruxelles et le 20 novembre à la Philharmonie de Luxembourg.