Radiohead démultiplié

Le single par lequel tout a explosé, "Creep", a 20 ans. Mais ne comptez pas sur Radiohead, formation-phare de la charnière XXe-XXIe siècles, pour jouer la carte de la nostalgie et l’interpréter à tout bout de champ en 2012. le groupe était en concert à Anvers jeudi dernier.

Sophie Lebrun
Radiohead démultiplié
©Alexis Haulot

Le single par lequel tout a explosé, "Creep", a 20 ans. Mais ne comptez pas sur Radiohead, formation-phare de la charnière XXe-XXIe siècles, pour jouer la carte de la nostalgie et l’interpréter à tout bout de champ en 2012. Le groupe de Thom Yorke est de ceux qui ont les yeux rivés sur le futur et fuient l’immobilisme. On en a encore eu la brillante démonstration jeudi, dans un Sportpaleis d’Anvers plein à craquer et bien préchauffé par le groupe canadien Caribou.

Un crépitement musical se fait entendre. Une mosaïque d’écrans carrés apparaît, suspendus au-dessus de la scène (6 fixes et 12 volants). Y alternent des motifs plus ou moins abstraits et des gros plans sur les musiciens (visage, mains, pieds). Le quintette anglais est accompagné d’un second batteur : Clive Deamer de Portishead. "Lotus Flower" met le feu aux poudres, suivi de "Bloom" où le chant monacal de Thom Yorke est contrebalancé par une solide section de percussions - le guitariste-claviériste Jonny Greenwood s’y mettant aussi. Après ces titres tirés du dernier album "The King of Limbs", Radiohead déclenche "Airbag" (1997), dont le riff de guitare provoque les premiers hurlements du public. Le groupe puise çà et là dans sa discographie, sauf dans ses deux premiers disques.

Rien n’est figé chez Radiohead, disait-on. La "setlist" évolue de concert en concert. La myriade d’écrans (celle qui surplombe la scène, pas celle qui émane du public en quête de souvenirs) s’est aussi mise en mouvement. Entre les chansons, ils montent ou descendent, s’éloignent ou se regroupent, esquissant tour à tour une voûte, un miroir brisé, un damier, ou encore un arc de cercle incliné vers le groupe (tel un public recueilli ou... Big Brother ? ). Même immobiles, ils semblent se mouvoir, animés par le "light show". Tout ce dispositif scénique et lumineux (sacrée palette de couleurs et de textures !) dynamise admirablement le concert.

Thom Yorke n’est pas en reste, qui ondule, sautille, et par moments semble accomplir la danse du feu. Il est vrai que l’univers de Radiohead invite plus à la transe qu’à la danse à proprement parler. Pas sûr que l’ensemble du public le suive sur un morceau expérimental (et néanmoins explosif) comme "Feral". L’inquiétant "Myxomatosis" fédère davantage.

De leur côté, l’inédit "Identikit" et le rare "Supercollider" (sorti en bonus du dernier album), tous deux très mélodiques, passent haut la main l’examen anversois. A l’applaudimètre, les plus mélancoliques "Nude" et "Karma Police" se hissent dans le trio de tête. Hymnes d’une génération, de même que "Paranoid Android", tout en fêlures et ruptures, qui propulse le concert au sommet. Le dispositif visuel magnifie encore ce titre schizophrénique et bouleversant. On en oublierait presque les petits bémols du concert (l’acoustique moyenne de la salle, le chant parfois noyé dans un mur de sons, une certaine distance avec le public). Le concert aurait pu se terminer là, sur ces images du groupe en infrarouge, projetées sur le kaléidoscope d’écrans. C’eût été trop simple, sans doute.

Radiohead reviendra jouer trois morceaux. Mais, plus que le final hypnotique et un peu froid ("Idiotheque"), on retient une image. Celle du groupe soudé sous un plafond très bas - les écrans placés à l’horizontale - dans une lumière crue. On dirait une cave, ou un abri antiatomique. Clin d’œil à tous les artifices technologiques, retour à la simplicité ? Quoi qu’il en soit, Radiohead reste un groupe essentiel.