Raphael monte sur le ring

Le chanteur français, qui s’est mis à la boxe anglaise, sort un album déroutant, truffé de synthés, urbain. Conçu par lui-même, de la réalisation (avec Benjamin Lebeau) au clip, en passant par la pochette. Pas de tournée en vue. Rencontre

Sophie Lebrun
Raphael monte sur le ring
©Reporters

Super-Welter ? "Il y a un côté pop, dans ce titre" , défend Raphael. Le titre de son sixième album studio fait surtout le lien avec l’un de ses récents hobbies : la boxe anglaise - en amateur, précise-t-il. Le chanteur français se situe dans la catégorie super-welter, c’est-à-dire entre 66,7 et 69,9 kg. Côté chanson française, on sait que Raphael fait plutôt partie des poids lourds, depuis son troisième opus "Caravane", sorti en 2005, qui s’est écoulé à 1,8 million d’exemplaires. L’écoute du nouvel album (10 titres, 35 minutes, bien tassé) risque de laisser groggy ceux qui en étaient restés là, aux ballades à guitares portées par cette voix androgyne assez particulière, à cette gueule d’ange, à cette image romantique. "Super-Welter" pourrait même décontenancer ceux qui connaissent le précédent "Pacific 231" (2010), lequel avait pourtant déjà ouvert une brèche rock et sombre.

"Voyageur immobile", "Asphalte", "Noire sérénade", "Collision" : rien que les titres en disent long. Côté textes, l’ambiance de "Super-Welter" est underground, urbaine. Histoires d’errances nocturnes, de filature dans le métro, de bagnoles à toute berzingue dans les tunnels, d’hommage aux héros du rock, d’absence obsédante. Mais, en filigrane, histoires d’amour toujours. La voix est multiple (on pense tour à tour à Daniel Darc, Christophe, Alain Chamfort, Stephan Eicher ) et s’aventure volontiers dans le grave et le parlando. Les synthés sont omniprésents, les décharges électr(on)iques autorisées, les ruptures (mielleux/rugueux) fréquentes, dans cet opus au léger parfum années 80. On est tenté de dire : l’album qui révèle le côté (Daniel) Darc de Raphael.

Mais ne lui dites pas "album sombre". Il vous rétorque : "Joyeux, pop, fun, dynamique, énergique. Très libre. C’est peut-être un disque de nuit, mais pas sombre - qui, pour moi, veut dire déprimant." Il a raison, en fait. Le disque est, au final, assez ouvert, mélodique, et ponctué de sourires en coin. Comme sur "Peut-être" où Raphael prend des intonations de crooner. Et puis, ces notions d’énergie, d’amusement, de liberté, se comprennent mieux quand on sait comment l’opus a été conçu.

"J’ai loué un petit appartement à côté de chez moi, sous les toits, à Paris. C’était très agréable, un peu bohème. J’ai installé plein de matériel, des ordis, quelques toiles de peinture (pour s’occuper, les jours où pas une note ne vient), un piano, un shaker pour faire des cocktails, un petit téléviseur. J’ai commencé à travailler, à écrire des chansons. La nuit, surtout. Après, j’ai appelé mon copain Benjamin Lebeau et lui ai demandé de venir écouter quelques trucs. Il m’a dit : ‘Ça me plaît, et c’est différent de ce que tu as fait avant, passe-moi deux trois titres, je vais bidouiller dessus.’ Le lendemain, il m’a renvoyé des choses qui m’ont vachement plu." Et hop, le ping-pong créatif était lancé. Tantôt par courriel, tantôt en direct, toujours dans l’appartement loué par Raphael.

Benjamin Lebeau n’est autre que la moitié du duo electro-rock français The Shoes, qui a fait un joli carton en 2011 des deux côtés de la Manche. Un gaillard "formidablement sympathique et doué" , résume Raphael. "Tu le vois dix minutes, tu es de bonne humeur. Un excellent musicien. C’est très différent, ce qu’il fait, ce n’est pas du tout dans le format chanson. On s’est apporté beaucoup de choses."

Dans ce contexte, on imagine - et d’ailleurs on entend sur l’album - que tous les coups musicaux étaient permis. Mais dans un cadre limité : "avec les moyens du bord" . Pas de batterie (impossible, dans un appartement) : "On a donc utilisé des machines. Et on s’est aperçu que c’était ça qui faisait aussi l’intérêt du disque, ce son particulier." Pas de musicien additionnel : "On a joué tous les instruments, tous les deux. On était entre nous, il y avait un côté délire entre copains, un petit côté nerd." Pas de réalisateur extérieur non plus, on l’aura deviné.

On se demande déjà quelle tournure tout cela va prendre en concert. Et là, le coup va être dur pour les fans. "Je ne vais pas faire de scène sur ce disque , balance Raphael. Ça fait douze ans que je suis tout le temps sur scène; là, j’ai envie d’être à la maison, m’occuper un peu de ma famille" , indique le chanteur de 36 ans, compagnon de l’actrice Mélanie Thierry et père d’un garçon de 4 ans. Envie de "casser ce rythme un album/une tournée, un album/une tournée tous les deux ans" ajoute Raphael. Qui confie toutefois qu’il est occupé à monter "un petit groupe" pour les besoins d’émissions télé. Avec des synthés, bien sûr, mais aussi "deux batteurs" .

Conséquence de ce désir de décocher un uppercut au train-train artistique et, autant que possible, puiser dans ses propres ressources : l’étonnante pochette de l’album. "C’est un autoportrait. Je n’avais pas envie de faire une séance photo" , explique le chanteur. De qualité moyenne, raturé et peinturluré, le cliché est simplement collé sur un boîtier CD rouge opaque. Raphael comme on ne l’a jamais vu (et on ne le verra sans doute jamais) : en petite frappe, veste démodée, un peu crade, regard inquiétant, accompagné d’un molosse aux intentions pas plus claires. "Je me suis photographié avec un petit appareil. Et puis, on a ajouté la photo du chien, que j’avais prise dans la rue à Londres. Il est incroyable, avec ses yeux vairons, il a une belle tête de bagarreur. Je ne pouvais pas m’empêcher de le regarder. J’avais envie de lui parler. La veste n’est pas à moi, elle vient des puces. Un vieux truc qui sentait fort."

Inutile de dire qu’il y a du second degré, du kitsch assumé, là-dedans. Il faut voir le clip de la chanson "Manager", réalisé (tiens donc) par Raphael. Il a pourtant toujours pu compter sur une volée de cinéastes pour le mettre en images : Jacques Audiard, Olivier Assayas, Olivier Dahan, Samuel Benchetrit. Soit. Dans le clip en question, le chanteur, casquette des Ramones vissée sur la tête, se fait tatouer les mots de sa chanson : "rats morts", le chœur "He he he he", et la phrase-clé du refrain : "Fais gaffe à l’amour ( un low cost pour l’enfer )."

Raphael, contrairement au clebs de sa pochette, n’est pas du genre bagarreur. "J’ai horreur de la violence et je serais incapable de me battre dans la rue; mais se foutre sur la gueule en sous-sol avec des gentlemen et des règles me plaît" , confiait-il à Next/Libération en mars 2012, dans un entretien centré sur la boxe. "Je suis un débutant. Je fais ça pour me divertir. Je n’ai jamais fait de combat, et je n’en ferai sans doute jamais , nous dit-il. C’est très physique comme entraînement, c’est passionnant. J’adore regarder les matches depuis que je suis tout petit. Ça met plein de choses en jeu. Et ça m’a sans doute aidé pour la musique , prolonge-t-il, parce qu’il y a là un truc sans chichi, direct. Un truc du corps."

N’empêche, ce sport-là n’est peut-être pas le plus indiqué pour un musicien. Gare aux mains. Il acquiesce, mais tempère : "Je ne suis pas un grand virtuose du piano ou de la guitare non plus, donc ce n’est pas très grave. Un doigt cassé, ça se répare. Tu te fais plus facilement casser les côtes en boxant. Ça m’est arrivé deux fois, ce n’est pas très agréable. Mais ce sont les risques du métier (petit rire). Si je me fais casser le nez, j’arrêterai, je pense. Là, il faut se faire opérer "

Super-welter ? Faut voir. "Quand je mange trop, je suis poids moyen. Ça fait un titre d’album épouvantable" , se marre Raphael. L’histoire dira si, avec ce disque déroutant, il est vainqueur par chaos.


Raphael, "Super-Welter", un CD EMI.

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