Oxmo Puccino, rappeur mais pas trop

Après avoir tourné en trio acoustique,le musicien sans frontières publieun album qui lorgne vers la chanson,le vibrant “Roi sans carrosse”. Rencontre avec un “sage” du hip hop.

Sophie Lebrun
Oxmo Puccino, rappeur mais pas trop
©Alexis Haulot

Entretien

Nous sur l’écorce terrestre/N’avons plus qu’à aimer ceux qui restent/Prenons-nous dans les bras/Pendant que le loup n’y est pas." Il a le chic, Oxmo Puccino, pour tournebouler l’auditeur avec quelques mots détournés, une phrase bien torchée. Là, dans la chanson "Le vide en soi", il interroge la perte d’un être cher sous l’angle de "l’après", du deuil. Ailleurs, avec humour, ironie ou tendresse, il évoque l’arrivée d’un enfant qui chamboule le couple ("Un an moins le quart"); la lassitude et le "Pas ce soir" qui guettent; la violence qui nous taraude ("Le mal que je n’ai pas fait"); ou encore la ville de Paris ("Pam Pa Nam") où Abdoulaye Diarra, de son vrai nom (né au Mali), vit depuis l’enfance.

Liberté, fragilité et fraternité sont au cœur de "Roi sans carrosse", 6e album du rappeur. Plus que jamais, Oxmo Puccino fait figure de sage, d’artiste sans ornières (le rap bling-bling, pas son truc) et sans frontières musicales. Il a flirté avec le jazz, le latino et - c’est flagrant ici - la chanson. Sa dernière tournée se fit en trio acoustique, avec le violoncelliste Vincent Segal et le guitariste Edouard Ardan. On retrouve le génial Segal aux manettes de "Roi sans carrosse", avec Vincent Taeger et Renaud Letang.

Rencontre avec le plus élégant, le Sean Connery du rap français, comme dirait son confrère JoeyStarr.

La chanson “Le mal qu’on n’a pas fait” figurait en seconde place, sur la version provisoire du disque. Elle est repassée en première place. Un hasard ?

Non. C’est le morceau pont avec "L’Arme de paix". J’aime garder un lien entre les disques, parce que c’est un parcours, que j’espère ininterrompu. Cette chanson est une invitation à l’introspection que je propose dans ce disque. Avec "L’Arme de paix", je m’adressais à tout le monde, j’utilisais très peu la première et la deuxième personnes du singulier. Ici c’est le cas.

Dans “Le sucre pimenté”, c’est une sorte de recette du rap que vous donnez ?

Pour moi, ce sont les ingrédients du rap traditionnel. A savoir une grosse rythmique, qui pourrait venir du funk ou même du rock, une basse reconnaissable qui pompe comme une transe, avec des petits synthés, et un rap rythmé, ego-trip avec des seconds sens, humoristique et très scénique.

L’ego-trip ?

Oui. Ecrire ses fantasmes, une représentation surdimensionnée de soi-même à travers un flow et un sens de la formule ou une certaine poésie. C’est quelque chose qui se fait peu dans les autres courants musicaux.

C’est le côté égocentrique du rap ?

Oui, mais toujours ludique. C’était juste avant qu’arrive le côté revendicatif.

C’est vrai que le rap, on le voit souvent comme une arme, un outil de dénonciation.

Mais, à l’origine, ce n’est pas ça. C’est né dans les boîtes de nuit, c’est le personnage qui a commencé à animer les soirées, le public, le MC, à côté du DJ. Peu à peu, il a rajouté quelques paroles, en plus des animations censées faire bouger le public, il a ajouté quelques morceaux d’ego-trip, un pseudonyme, et puis il est passé à la chanson.

De manière générale, vous mettez à mal certains clichés qui collent au rap. Dans “La danse couchée”, par exemple, vous parlez de faire l’amour en termes de douceur, de prémisses, de partage. Ce n’est pas l’image, plutôt macho, que donnent beaucoup de rappeurs.

Ce n’est pas l’image qu’ils arrivent à exprimer, parce que c’est très délicat, ça demande un vocabulaire, une approche, une attention. C’est comme dans les rapports avec le sexe opposé. Tant qu’on n’a pas trouvé le moyen de communication, la manière d’exprimer, ce n’est que maladresse, qui peut entraîner des malentendus. C’est quelque chose de courant quand on est adolescent. Les rappeurs s’expriment avec sincérité avec les mots qu’ils ont et avec cette fragilité qui peut prendre l’apparence d’une agressivité.

Vous évoquez le couple et la paternité dans “Un an moins le quart”. En montrant le père déboussolé.

Aujourd’hui, le père occupe une place qu’il n’a jamais connue. Il est davantage dans la famille, il travaille moins, il s’implique, de gré ou de force, la femme étant moins présente. Il est davantage à la maison. C’est ce que j’ai vécu et ce que j’observe autour de moi. Il est plus concerné qu’avant mais sans l’avoir appris. L’homme est un sujet dont on ne parle pas beaucoup. Dans les émissions où on parle de la maternité ou des enfants, il y a peu d’hommes invités. Dans les magazines, quand on parle de la grossesse, on parle peu du cas de l’homme.

C’est qui, “Les gens de 72” ?

Ça ne parle pas d’une année en particulier - cela pourrait être 74, 76, peut importe. Cela parle des gens qui restent à une certaine période, qui décident de tout nier à cause de cette île figée dans leur souvenir. Un rappeur qui ne ferait plus rien aujourd’hui, sous prétexte que c’était mieux avant, par exemple. Je trouve ça injuste. Plutôt que de dire : "Aujourd’hui, c’est nul parce qu’il y avait 72", mieux vaut dire qu’aujourd’hui, c’est bien, et que c’est grâce à 72.

Le “roi” de cet album, n’est-ce pas Vincent Segal ?

Si, bien sûr ! Vincent Segal, c’est le magicien qui règle les problèmes. Dans les films de chevaliers, il y a toujours ce druide, ce sorcier, qui va dire la vérité, et qui, selon l’écoute que l’on a de lui, va faire tomber ou pas le royaume. Qui a la solution. Qui sait. D’ailleurs c’est toujours quelqu’un de blasé, ou plutôt de modeste. Vincent Segal, je voulais travailler avec lui (comme arrangeur et réalisateur, NdlR) depuis un moment, plonger dans l’océan de ses idées, travailler avec ce personnage qui contribue à énormément de disques, en France et dans le monde, à des musiques de films aussi. Il a ce savoir, cette ouverture, cette richesse

Un exemple de son intervention sur l’album ?

Il a toujours la solution. Sur "Artiste", par exemple, il y avait la musique de base, et il manquait quelque chose au refrain pour faire sauter le morceau, mais personne ne pouvait dire quoi. En studio, Vincent a demandé à Eddy Purple, le guitariste, de faire un glissando qui partait des aigus, un son très étrange, qui fait un peu flûte pour enfant, avec, après, le petit gimmick qui part dans les aigus. Il est allé chercher un disque des années 30 ou 40, d’un groupe espagnol qui jouait une sorte de musique de village et où, tout d’un coup, à la deuxième minute 25, il y a ce son qui arrive. C’est ça qu’il voulait nous faire faire. Et, en effet, ça a fait sauter le refrain, ça lui a donné une brillance, une dynamique immédiate. Quand on travaille avec lui, on rentre tous les jours chez soi avec un bagage supplémentaire. Et puis c’est quelqu’un de très pédagogue et très rigoureux. Son mot d’ordre, c’est : "Travaille ton instrument." Il n’y a pas plus important que ça pour un artiste.

Deux mots sur Benjamin Biolay ? Vous apparaissez sur son album “Vengeance” (à paraître le 5 novembre), dans le duo rap “Belle époque”.

Pour moi, Benjamin Biolay représente un des premiers artistes de cette génération entre la chanson française et le hip hop établi. Il a mon âge, nous avons été touchés par les mêmes choses, notamment le hip hop; il fait partie de la chanson parce que c’était son héritage, moi c’était plus la musique africaine, funk, musique noire - mais il y a toujours eu de la variété, de la chanson française, dans mon rap. Benjamin Biolay tient une sorte de flambeau. J’ai l’habitude de dire que, bientôt, tous les chanteurs sauront rapper, et que tous les rappeurs sauront chanter.

Oxmo Puccino, "Roi sans carrosse", un CD Cinq 7/Pias. En concert le 29 novembre à Bruxelles, au Cirque Royal.