Biolay, l’aventurier

Nul besoin de lui souhaiter la bienvenue en Belgique : Benjamin Biolay est un peu chez lui, aux studios ixellois ICP où il reçoit les journalistes en ce pluvieux jour d’automne.

Sophie Lebrun
Biolay, l’aventurier
©Claude Gassian

Entretien

Nul besoin de lui souhaiter la bienvenue en Belgique : Benjamin Biolay est un peu chez lui, aux studios ixellois ICP où il reçoit les journalistes en ce pluvieux jour d’automne. "Bout à bout j’ai dû vivre trois ans ici, depuis quinze ans, acquiesce-t-il. C’est un des meilleurs studios du monde, un des plus vastes, des mieux équipés. Tout est fait pour qu’on n’ait plus à penser à rien d’autre que la musique." S’enfermer dans son monde, dans sa musique, c’est un truc qu’il doit fort bien faire, cet auteur-compositeur-interprète-réalisateur un peu introverti, pas très "buzz" ni "showbizz" et cependant pièce maîtresse du puzzle musical français du XXIe siècle. Depuis 2009, il a vu son public considérablement s’élargir, avec le double album - bien nommé - "La Superbe", qui s’est écoulé à 250 000 exemplaires et lui a valu deux Victoires de la musique.

Deux ans plus tard, voici venir le temps de la - non moins fascinante "Vengeance". Un opus éclectique mais toujours classe, où il est beaucoup question d’amour. Où, ici et là, Biolay affiche ouvertement ses premières amours : la new wave (ah, cette chanson "Marlène déconne" !) et le hip hop. Et où il s’offre sept duos : avec l’Anglais Carl Barât, les rappeurs français Oxmo Puccino et Orelsan, l’Australienne Julia Stone, l’Allemande Gesa Hansen et l’Argentine Sol Sanchez - deux signatures de son propre label. Et, last but not least, Vanessa Paradis. Biolay a réalisé et co-écrit son prochain album sur lequel, pour l’heure, il reste très discret.

Rencontre avec un artiste que l’on retrouvera aussi bientôt sur grand écran, dans "Au bout du conte" d’Agnès Jaoui, "Mariage à Mendoza" d’Edouard Deluc et "L’Art de la fugue" de Brice Cauvin.

Quels changements le succès de “La Superbe” a-t-il engendré ?

Plus de responsabilités. Tout à coup, on emploie plus de gens. Il m’a permis aussi de créer mon label avec un peu plus d’argent. Moi, je n’ai rien changé à mon mode de vie. Mais cela crée de l’émulation. Et cela a aussi rassuré certains collègues, le fait qu’un disque comme celui-là puisse, à un moment, bien fonctionner, sans pour autant avoir fait aucune concession à la pop music.

Qui avez-vous signé sur votre label ?

La chanteuse Alka - qui a un peu chanté en tournée avec moi. L’album doit paraître chez Naïve en 2013. De la chanson française assez rock. Et puis il y a différents projets qui sont en développement. De la chanson, du rap. Des artistes d’origines diverses.

Créer un label de nos jours, c’est plutôt casse-gueule.

Oui, c’est pour ça qu’il ne faut pas trop signer. Il faut prendre le temps.

Dans “Next”, vous disiez : “Je ne serai jamais un chanteur populaire”. Votre succès actuel dément cela, non ?

Non. Je ne suis pas un chanteur populaire, je suis un chanteur qui a eu, par bonheur, par chance ou par miracle, du succès, en restant quand même super à gauche de la musique de France. On ne m’entend pas à la radio toute la journée

Peut-on dire de “Vengeance” que c’est votre album de chansons d’amour – un mot d’ailleurs très présent ?

Oui, c’est vraiment ce que je voulais faire. L’idée, c’est que la vengeance, c’est de l’amour, ce que je dis clairement dans la chanson "Vengeance". Il n’y a pas de vengeance qui tienne. On peut prendre une revanche sur la vie. La seule revanche c’est l’amour, la seule vengeance c’est l’oubli.

Oui, c’est ce que je voulais faire : parler d’amours heureux, d’amours contrariés, d’amours futurs, d’amours passés.

Et vous, quels sont les albums de chansons d’amour qui vous ont marqué récemment ?

Le plus beau, c’est le "Back to Black" d’Amy Winehouse. Ces chansons-là sont d’une beauté et d’une douleur C’est de l’amour pur, l’obsession de l’amour. L’amour magnifié par le blues et par une des plus belles voix qu’on ait eu la chance d’entendre. Une voix qui semblait avoir beaucoup plus qu’une vingtaine d’années, une voix chargée, et pleine d’histoire de la musique.

En écoutant cet album, on se dit que vous vous rapprochez de plus en plus de Gainsbourg, non pas par l’écriture…

Ah non, de fait : je ne fais pas de rejets, pas de rimes internes, etc. Et puis, je n’ai aucun cynisme, moi, je suis très premier degré.

Mais par la voix ou la manière de poser votre voix parfois, par l’éclectisme musical...

Sans doute parce que je l’ai écouté, comme tous les Français. Et parce qu’il s’intéressait aux autres musiques que la musique de la chanson française rive gauche. Il a fait une chanson à l’accordéon et puis il l’a lâché. Il y a une envie de voyage, une envie d’aventure. Il y a du panache, chez Gainsbourg, et j’essaie tant bien que mal d’en avoir un petit peu. J’adore le reggae, mais je ne ferai jamais un album de reggae parce qu’il l’a fait.

En 2012, Gainsbourg ferait peut-être un album de hip hop ?

Je ne sais pas. Il n’est pas né avec. Je viens de la banlieue de Lyon, je suis né en 1973. J’ai grandi avec le hip hop, du rock et d’autres musiques d’ailleurs - on était des juke-box vivants. C’était la libéralisation de la bande FM, il y avait des radios locales qui pouvaient enchaîner un Public Enemy avec un Big Audio Dynamite, par exemple.

C’était quoi, votre groupe-culte, quand vous étiez ado ?

Les Smiths, et ça n’a pas bougé. Côté rap, j’adorais 2 Live Crew, Public Enemy, NWA... Le hip hop, c’est la musique de ma génération. Je défie quiconque d’aller même chez un bourgeois et de ne pas trouver de NTM sur son iPod.

Orelsan et Oxmo Puccino chantent avec vous sur l’album.

Oxmo, c’est un des patrons. Il est là depuis très longtemps, et il a une rigueur dans l’écriture, une poésie permanente qui lui est propre. Il a écrit deux ou trois chefs-d’œuvre, comme "J’ai mal au mic". C’est comme Booba, il écrit vraiment, il n’y a pas une phrase qui est là par hasard. Et puis Oxmo, il a le gros son, c’est un vrai MC. Il est très respecté, il n’est jamais clashé par personne, il n’emmerde personne. Il voyage, musicalement.

Avec Gainsbourg, vous avez un autre point commun. Vous multipliez les duos, voire les albums avec des chanteuses – souvent des actrices.

Oui, mais Gainsbourg jouait à la poupée avec les filles, il les faisait toutes chanter pareil, il avait une idée de la tessiture qu’il voulait, il voulait les faire chanter très haut, etc.

Des filles qui n’avaient pas beaucoup de voix, souvent.

Voilà. Et quand elles avaient de la voix, il les faisait sous-chanter. Il fabrique un univers qui est très apprêté, mais ça ne s’entend pas, ça paraît naturel. Moi, je n’ai pas la même conception des choses.

Julia Stone a une voix particulière, une voix de femme-enfant.

Mais elle est virtuose. Il est hors de question que je lui donne la moindre intention, le moindre conseil. Et puis, dans ses textes, il y a un côté assez dur parfois. Elle joue bien avec les apparences. Et c’est une sacrée personnalité. Quelqu’un de très joyeux. Une Australienne qui a grandi sur la plage. Elle fait de la musique avec la même spontanéité qu’on se fait bronzer.

Vous réalisez le prochain album de Vanessa Paradis. “Paradis, c’est l’enfer”, a dit Gainsbourg à l’époque où il écrivait pour elle l’album “Variations sur le même t’aime”.

Bah, il était prêt à tout pour un bon mot, mais je suis sûr que cela s’est très bien passé.

“Venganza”, avec Sol Sanchez, est un morceau marquant.

C’est une artiste que j’ai signée sur mon label. C’est la chanteuse d’un groupe punk des années 2000 à Buenos Aires, qui s’appelait Sugar Tampaxxx. C’est parlé-chanté en espagnol sur un gros beat. Ça ressemble un peu à ce que fait cette rappeuse espagnole qui s’appelle La Mala Rodriguez.

“Vengeance”, pour un album qui parle d’amour, n’est-ce pas un peu sombre ?

Non, c’est pour rire.

Vous avez dit que vous n’étiez pas second degré.

Je n’ai pas dit que je n’étais pas troisième ou quatrième.

Benjamin Biolay, "Vengeance", un CD naïve/Pias.

En concert le 24/4 à la Maison de la culture de Tournai, le 26/4 à l’AB et le 10/5 au Manège à Mons.


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